Il ne me remarque pas

Comme chaque vendredi soir, retrouvez une nouvelle partie de Je n’ai pas oublié. Si vous n’avez pas lu les deux précédentes parties, je vous invite à le faire :

1. Le diable habite à quelques rues de chez moi

2. On ne change pas

Bonne lecture !

Son béret et son écharpe rouge qui dépasse légèrement de son col me permettent de ne pas le perdre de vue dans la jungle parisienne. Son allure aurait été vive si elle n’avait pas été freinée par la petite tête blonde qui traîne des pieds. Il accélère et entraîne sa fille qui manque de perdre un bras. Elle geint. Il perd patience. Il se retourne. Je baisse la tête. Il hausse le ton sur sa petite-fille déclenchant une crise de pleurs tonitruants. Je souris. Il aura de la matière pour son prochain article. Comment ma petite-fille de cinq ans m’a donné une leçon de management. Quel est son nom déjà ? Je l’avais lu dans un de ses posts. Lola ? Loanne ? Lou…Oui, elle s’appelle Lou.

Après une dizaine de minutes de marche interrompue par les arrêts intempestifs de Lou, le père et la fille s’engouffrent dans un complexe sportif où une vingtaine de parents et leurs bambins attendent patiemment un entraînement. Ce sera dur pour moi de m’incruster dans le cours. Je n’ai pas d’enfant et il n’est pas possible d’en louer un. Je reste en retrait, prostrée dans la cours du gymnase. Je zieute de temps en temps la salle où s’entraînent les enfants. Leurs petites jambes qui s’activent et leurs éclats de rire me donnent un pincement au cœur. Aurais-je aussi eu une vie de famille épanouie si je n’avais pas croisé la route de Luc Ongaro ? Serais-je aussi de l’autre côté du mur à scander le nom de mon petit à chaque brillante action ? Je n’ai pas le temps de fantasmer sur une vie à pouponner, les premiers duos parent-enfant sortent du gymnase.

Luc, sa fille sur ses larges épaules, ne tarde pas à dépasser. Il m’a croisé deux fois en moins de vingt-quatre heures et pourtant il ne me remarque pas. J’ai toujours eu cette capacité à être invisible. J’ai longtemps été celle dont on oublie le nom mais dont le visage rappelait vaguement quelque chose. Une figure incertaine sur laquelle on ne s’attardait pas. Une brise légère dont on se souvient à peine du souffle. Aujourd’hui, rien n’a changé. Je suis toujours la même chose insignifiante , tapie dans l’ombre, qu’on ne distingue pas.

Il est près de midi et mon ventre gargouille. Ça tombe bien Luc rentre dans la supérette près de chez nous. J’en profite pour m’acheter quelque chose à grignoter. Toute cette filature me donne faim. Je m’arrange pour quitter la caisse quelques secondes après lui. Je découvre avec amertume que Luc rentre chez lui. Je n’aurais donc rien découvert de palpitant. Rien qui ne me réjouisse de m’être levée à six heures du matin.

Le lendemain, malgré une curiosité malsaine qui me démange. Je ne bouge pas. Et puis personne ne fait rien le dimanche.Si même Lui a choisi de se reposer ce jour-là, ce n’est pas Luc Ongaro, aussi influent soit-il qui s’activerait. Je reste dans mon lit, volets fermés et je rumine. Mes paupières sont lourdes et se ferment peu à peu. Mon corps s’enfonce dans le matelas et une eau verdâtre m’ensevelit. J’ai la bouche pâteuse et plus je me débats dans cette source boueuse plus je m’enfonce. La boue scélérate emplit chacune de mes cavités. Elle s’insinue dans chacune de mes veines. Je suffoque. Je m’agite. Sortez-moi de là. Mes yeux s’ouvrent enfin. Mes mains tremblent. Mon cœur palpite. Je reprends mon souffle et essuie mon front.

On est lundi, il est 6h30 et je pense encore à lui. Est-il en train de jouer au tennis comme il s’en targuait ? Il faut que j’en ai le cœur net. En une demi-heure me voilà de nouveau attablée dans le café face à son appartement comme une camée à la recherche de sa dose. Les lèvres posées sur ma tasse, ingurgitant l’élixir à petites gorgées, j’épis la porte rouge écarlate de son entrée. Soudain, elle s’ouvre et laisse filer Luc, qui visiblement pressé marche à grandes enjambées. Je règle mon café et me rue dehors. J’ai à peine le temps de le voir au volant d’une mercedes qu’il démarre en trombe. Mince, je n’avais pas pensé qu’il puisse se rendre au boulot en voiture.

Me voilà donc à partager le même métro que les autres prolétaires pour me rendre au siège de son entreprise. Installée dans un café, je surveille les portes coulissantes de l’entreprise à la recherche de l’homme au béret. Son mode de vie sain l’éloignant de la cigarette et de ses pauses répétées. Il ne sortira du bâtiment qu’à l’heure du déjeuner.

Luc discute avec trois autres hommes dont l’importance émane à travers leurs costumes à mille euros la pièce. Leurs mains s’agitent. Ils semblent si absorbés par leur conversation qu’ils ne prêtent pas attention au monde qui les entoure me laissant tout le loisir de les suivre à la trace. Ils s’arrêtent quelques mètres plus loin dans un bistrot.

Pendant qu’ils s’installent à une table, je parcours la carte. Les prix me donnent le vertige. Les cafés puis maintenant les déjeuners, assouvir ma curiosité finirait bientôt par me ruiner. Je demande une table pour une personne. Malheureusement, aucune près de ces messieurs n’est disponible. Je me demande bien ce que je fous ici. Je déguste un menu à une trentaine d’euros et je n’obtiens rien qui étanche ma soif de scandale. Je savoure les derniers grains de riz de mon assiette, paye mon addition et quitte le restaurant.

La tête posée contre la vitre du métro, lessivée de ces poursuites infructueuses, je réfléchis. Je m’y prends mal. Suivre Luc à la trace ne m’apprendra jamais rien sur lui que je ne sais déjà. Il faut que je sois dans sa vie sans y être. Les maris jaloux et les femmes bafouées travestis en de vulgaires espions du dimanche me donnent alors la solution. Je décide de surveiller Luc à distance en piratant son téléphone.

Le lendemain, je me poste de nouveau dans le café. Le serveur un peu plus physionomiste me dévisage s’interrogeant sur ma présence. À 12h20, Luc accompagné d’autres collègues que ceux de la veille va déjeuner. Leur choix se porte sur un restaurant plus abordable, me voilà sauvée de la banqueroute. Installée à quelques tables d’eux, je vois Luc poser son téléphone sur la table. Je réfléchis à un plan pour le lui subtiliser et pour le remettre à sa place.

Ma proie se lève pour se rendre aux toilettes. C’est le moment ! Je rejoins son collègue prétendant être une touriste à la recherche d’un renseignement. J’agite un plan de Paris sous ses yeux et glisse ma main sous celui-ci pour m’emparer du téléphone de Luc. Gagné ! J’enfouis le graal dans ma poche. Je remercie mille fois son collègue et m’éclipse aux toilettes. Je croise Luc. Il me regarde. Bien sûr mon visage lui dit vaguement quelque chose mais il est incapable de me resituer. En cinq minutes, le cheval de troie est installé me laissant une porte d’entrée dans l’intimité de Luc. Je me précipite au comptoir et explique au patron que je viens de trouver un portable au sol. Il me remercie. Je règle ma part et je déguerpis.

Je prie pour que Luc récupère son téléphone et j’attends. Il reçoit un premier message de sa femme.

Grosse urgence, il faut que Julie reste plus longtemps ce soir pour garder Lou.

Je retiens mon souffle. Quelques minutes plus tard, Luc répond “ok”. Je suis totalement infiltrée. Un mot, deux lettres suffisent à me délivrer.

Toute l’après midi, j’explore la vie de Luc. Je parcours ses contacts, certains sont des personnalités. Je lis des mails dont je comprends la moitié des sujets. J’analyse les banalités qu’il échange avec sa femme. À la lecture de ces messages, je ne décèle aucun amour dans leur mariage. Le ciment de leur union ne tient que sur les frêles épaules de Lou. Leurs conversations ne tournent qu’autour de leur gamine.

Chaque seconde, je jette un coup d’œil à mon téléphone pour espionner Luc. Je ne peux pas m’en empêcher. Quelques jours de patience et je suis sûre que je découvrirais de quoi détruire sa vie. Mon téléphone vibre. Une certaine Delphine Crouzard vient d’envoyer un message.

Tu me manques Luc.

Ma foi, il se peut que j’attende moins de temps que prévu. Un mari adultère, c’est d’une telle banalité même venant de lui.

Voilà c’est tout pour aujourd’hui ! C’était une plus longue partie que les deux précédentes. Vous pouvez lire la suite ici.

Qu’en avez-vous pensé ? Et que pensez-vous que Sarah va faire de cette information ?

Crédit photo : Rachel Pfuetzner sur unsplash

2 réflexions sur “Il ne me remarque pas

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