J’espère que tu trouveras enfin la paix

Septième partie de Je n’ai pas oublié. Je vous annonce qu’on arrive pratiquement à la fin de cette nouvelle. J’espère que vous prenez autant de plaisir à la lire que je ne prends de plaisir à l’écrire. N’hésitez pas à livrer vos impressions en commentaires sur cette partie ou sur les précédentes.

Pour ceux qui auraient de la lecture à rattraper :

Première partie ici

La partie précédente ici

Bonne lecture !

Luc a les yeux écarquillés. Il regarde un instant mes cicatrices puis mon visage. Il recommence ce manège plusieurs fois de suite. Ses yeux défilent plus rapidement. Sa main devant sa bouche et la légère plainte qui s’en échappe m’indiquent qu’il a enfin compris qui j’étais.

Il s’effondre.

— Sarah Sohou… marmonne-t-il entre des sanglots et des reniflements. Je suis…tellement…désolé, ajoute-t-il.

Je ne dis rien. Que pourrais-je lui dire ? De quoi est-il désolé ? De s’être fait prendre ? De ce que des bêtises de gamins aient une incidence sur sa vie future ? A-t-il seulement pensé un jour à moi pendant ces vingt longues années ?

— On était des gosses…

— Et moi ?

Il s’écroule sur sa chaise et enfoui son visage humide dans ses mains.

— Ce qu’on a fait c’est impardonnable et aujourd’hui j’en paye le prix fort.

— Le prix fort ? Ce que tu vis t’appelles ça payer le prix fort ?

— … J’ai perdu mon boulot, ma femme, ma fille. Ma famille ne veut plus entendre parler de moi…

— Les médocs, la dépression, l’alcool, la peur des autres, vivre enfermée des années. Se rappeler chaque putain de seconde ce que vous m’avez fait endurer. Ne pas pouvoir prendre une douche sans oublier. Avoir une crise d’angoisse dès que je suis proche d’un étang ou d’un lac. Toi, tu peux refaire ta vie, quitter le pays, retrouver une femme, un boulot, une vie. Moi je garde sur mon corps, dans ma tête les stigmates de toutes ces années. Je ne peux pas changer de corps ni d’esprit, j’en serai prisonnière jusqu’à la fin de mes jours. Chaque fois que je ferme les yeux, cet éternel cauchemar recommence. Non Luc ! Tu ne sais pas ce que veut dire payer le prix fort.

— Les photos c’était toi alors ?

— Oui, finis-je par avouer.

— Je le mérite…J’ai tellement menti, triché, trompé pour cacher qui j’étais réellement. Aujourd’hui, je comprends tout. Je regrette tellement tout ce que j’ai pu te faire. J’étais un gamin paumé qui avait honte de ce qu’il ressentait et j’étais tellement terrifié à l’idée qu’on comprenne qui j’étais réellement que j’ai préféré faire du mal pour me cacher. Tu étais la plus différente d’entre nous tous. Et je sais que ça peut paraître petit à côté de ce que tu as traversé mais je m’excuse sincèrement. Aujourd’hui, je me sens comme un homme nouveau. Grâce à cette photo tu m’as libéré d’un poids énorme. Je ne t’en remercierai jamais assez pour ça et j’espère que tu trouveras enfin la paix Sarah comme je l’ai trouvée grâce à toi.

La paix ? Je bous à l’intérieur de moi. J’ai la sensation d’être au cœur d’un de ces articles de développement personnel pompeux qu’il sert sur les réseaux sociaux. Je le crois capable de se servir de notre histoire commune pour donner des leçons. Tous ces jours à me torturer pour lui faire payer et il m’annonce avoir trouvé la paix et me supplie que j’en fasse autant.

Il se lève et m’indique qu’il a un rendez-vous et me demande donc de partir. Il me propose de boire un café un de ces quatre. Il me tourne le dos pour récupérer son téléphone et noter mon numéro.

C’en est trop pour moi ! Comment pourrais-je m’asseoir autour d’une table et discuter avec lui comme si nous étions des amis de longue date alors qu’il a foutu ma vie en l’air ? Je saisis le vase près de mon verre d’eau et lui assène un violent coup derrière la tête. Le bruit sec de l’objet qui s’abat sur le crâne de mon ancien bourreau me donne un électrochoc. Luc s’écroule sur le parquet. Je le regarde un instant immobile. Je repose le vase délicatement. Un genou au sol, je me penche vers lui et sens encore son souffle. Un souffle léger et irrégulier mais un souffle quand même.

Je suis allée beaucoup trop loin. S’il se réveille, je finirais mes jours en prison. Rien que l’idée de rester enfermée me terrifie. Je n’ai d’autres choix que de me débarrasser de lui. Hors de question que je sois privée de liberté par sa faute. Je le retourne. Je retire sa ceinture et l’enroule autour de son cou. Je me lève. Je pivote et tire sur la ceinture tout en le portant sur mon dos. Je croule sous son poids. Je manque de m’étouffer. Je recommence et tire de nouveau sur la ceinture. J’ai la sensation un instant qu’il se débat, qu’il tente d’inspirer de l’air qui ne vient pas. Je tire, une dernière fois, de toutes mes forces et sens la vie quitter définitivement son corps. Je porte péniblement son corps inerte sur mon dos jusqu’à sa salle de bain. J’accroche, non sans difficultés, la ceinture à la barre de douche et laisse pendre au bout le cadavre de Luc. Il avait tout perdu. On penserait que cette déchéance lui était insupportable et qu’il avait préféré mettre fin à ses jours plutôt que de subir une fois de plus cette humiliation. Dommage, qu’il n’ait pas gardé son allure d’homme négligé et accro à la bouteille, ça aurait renforcé la thèse du suicide.

Je prends soin d’effacer mes traces à l’aide d’un petit chiffon. Je range mon verre d’eau. Je remets le vase à sa place. Je désinstalle le logiciel espion sur son téléphone. Je ne laisse plus aucune trace du passage de Sarah dans son appartement ni même dans sa vie. Voilà ton souhait exaucé Luc Ongaro, j’ai trouvé la paix, enfin presque…

Le cœur enjoué, je sors de son bâtiment sans prêter gare autour de moi. Une violente douleur saisit alors mon épaule. On vient de me bousculer. Je lève les yeux et tombe nez à nez avec Delphine. Il se confond en excuses. Il était perdu dans ses pensées. Je sens mes lèvres tressauter. Tous mes efforts pour reprendre mon calme aggravent mes tremblements. Il m’observe intrigué. Quelle sensation désagréable de porter la culpabilité sur son front et qu’elle soit en plus décelée.  Avant qu’il ne s’interroge sur moi, je fonce tête baissée vers la gare. Il reprend sa route. Je me retourne. De loin, je le sens me fixer. J’ai su dès cet instant que je venais de commettre une erreur.

Voilà c’est tout pour aujourd’hui. La suite est disponible ici.

Bon week-end !

Crédit photo : Diana Simumpande, woman wearing red sweatshirt looking at top between trees near grass during daytime sur Unsplash

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