Sarah Sans Sous

La fin de Je n’ai pas oublié se profile peu à peu. Je vous laisse découvrir la huitième partie.

Pour lire la première partie, rendez-vous ici.

Bonne lecture !

Dans ma course effrénée je manque de trébucher. Les branches parsemées sur la route se brisent sur mon passage. Mes yeux sont grands ouverts mais dans cette nuit noire je ne distingue que des arbres aux formes menaçantes. La lune aurait pu m’éclairer mais seuls quelques rais de lumière parviennent à traverser l’épais feuillage. Jamais une forêt ne m’avait paru si hostile. Je manque de tomber à chaque instant. Je me retiens  difficilement aux troncs d’arbre dont les écorces éraflent ma paume. Le vent frais anesthésie la douleur mais ne baisse pas ma température pour autant. Je meurs de chaud à courir dans tous les sens. Ma transpiration arrime les couches épaisses de vêtements à ma peau. Je décide alors de me délester de mon écharpe et de ma veste.

Cachée derrière un arbuste, je suis à l’affût du moindre bruit. Mes oreilles en alerte captent le moindre son, de la brise qui déshabille les arbres aux feuilles mortes qui crépitent sous les pas lourds d’adolescents. Quelqu’un approche. Je recule lentement très lentement. Je crains de respirer de peur qu’on ne décèle ma présence. Je m’immobilise et mets la main devant la bouche pour qu’elle n’émette aucun son. Ce qui ne semble durer que quelques secondes me paraît être une éternité. Les pas semblent s’éloigner. Je reprends ma course. J’ai l’impression de tourner en rond. Où se trouve cette putain d’auberge ? Un signe. Juste un signe pour retrouver mon chemin et sortir de ce cauchemar.

Une douleur aigüe saisit mes côtes. Je m’adosse contre un arbre et tente de récupérer mon souffle. “Inspire. Expire” répète-je une main sur mon ventre. J’ai du mal à réaliser un geste si naturel. Tous mes membres tremblent et mes jambes menacent de flancher à tout moment. Je regarde autour de moi. Étrangement, la sombreur de la nuit et son silence me rassérènent cette fois-ci. L’espace d’un instant, j’ai le sentiment d’être seule.

— Sarah Sans Sous, hurle Alix provoquant des éclats de rire.

— Allez sors de ta cachette, ajoute Luc. Il faut que je te parle Sarah.  

Je n’ose plus bouger. Mes larmes se mêlent à mes gouttes de sueur et viennent mourir à la commissure de mes lèvres. Je n’ai ni la force ni le courage d’essuyer mon visage humide.

— Allez Sarah Sans Sous, montre-toi ! On ne va pas te faire de mal, promet Firmine.

— T’as de la chance que ce soit la nuit parce qu’on ne te voit pas, renchérit Hugo.

— Ça ne va pas être facile de la retrouver, la forêt c’est un peu comme la jungle, dit Luc.

Des ricanements s’élèvent une fois de plus et semblent se rapprocher. Je peux les entendre distinctement comme s’ils étaient à quelques mètres de moi. Mon cœur se serre. Ma gorge se noue. Je rassemble le peu de forces qu’il me reste pour m’enfuir. Courage Sarah. Je me mets à courir aussi vite que possible. Je ne tiens compte ni du vent frais qui fouette mon visage, ni des branches qui égratignent mes joues au passage, ni de la douleur qui tord mes entrailles. Je cours comme si ma vie en dépendait.

Je tourne la tête et trébuche violemment au sol. J’entends des murmures derrière moi et des corps qui s’agitent. Je pousse sur mes bras pour me relever. Ma cheville me fait atrocement souffrir, j’ai dû me la tordre dans ma chute. Qu’importe je dois fuir. Je clopine à travers les bois et ma respiration haletante couvre les bruits aux alentours.

Je les entends hurler mon nom. J’envisage un instant de les supplier de me laisser tranquille. Cela fait trois ans qu’ils entendent mes plaintes et pourtant ça ne les a jamais arrêté. Pourquoi serait-ce différent ce soir ?

Depuis que je suis rentrée dans ce collège en sixième, ils ont fait de ma vie un enfer. À l’heure où la seule différence peut être fatale, la mienne était inscrite dans mon ADN, gravée dans ma chair, visible sur ma peau. Un concentré de mélanine qui rendait vert de rage mes camarades d’école et une crépitude des cheveux qui hérissaient les poils bien lisses de mes assaillants. On laissait tranquille les roux, les premiers de la classe, ceux à lunettes, les chevelus de la langue pour se concentrer sur Sarah, la petite noire. Ça avait commencé par des brimades, des insultes, les surnoms comme Sarah Sans Sous en référence à ma présupposée pauvreté, puis ils se sont lassés des mots. Ils ont lancé toutes sortes d’objets, des gommes, des crayons. J’ai toujours été impassible. Je pensais naïvement que tout finissait par passer que les sentiments comme la haine finissait par s’estomper. Ces quatre-là étaient les plus virulents et malheureusement pour la première fois nous nous sommes tous retrouvés dans la même classe.  Les humiliations se sont intensifiées jusqu’à me poursuivre à l’orée de ce bois pour me faire payer d’être née comme j’étais née.

Je savais que j’aurais dû refuser de participer à ce voyage scolaire. Ils m’avaient attirée dans un piège. J’étais si désireuse de lui plaire que j’avais sauté dedans à pieds joints. Luc m’avait entraînée dans les bois à la nuit tombée par le biais d’un petit mot glissé dans mon cahier. Il voulait me parler en toute discrétion. Il disait vouloir s’excuser de son comportement. J’étais si heureuse que je m’étais hâtée de le rejoindre, inconsciente du danger qui me guettait. Je n’ai compris la supercherie que lorsque j’ai vu Alix, Firmine et Hugo se tenant aux côtés de Luc. Ils ont éclaté de rire et ont commencé à me traquer comme une bête dans une partie de chasse.  

Je dois courir, je n’ai pas le choix. Ils sont déjà partis tellement loin en pleine journée devant nos professeurs. Je crains ce qu’ils pourraient me faire à l’abri des regards dans une forêt en pleine nuit.

Je perçois à quelques mètres le fameux étang qui est à dix minutes de l’auberge. Je suis sauvée. Je m’élance à toute vitesse. Un énorme projectile cogne ma tête. Le choc me projette au sol. Je suis sonnée. Ma vue est brouillée par des gouttes de sang mais j’aperçois la silhouette écarlate de Luc.

— Je l’ai trouvée !

Des pas se pressent puis viennent m’encercler. Je crachote le mélange de terre, de boue et de sang que j’avais ingéré. Je me traîne pour tenter d’échapper à mes assaillants. Quatre paires de jambes me barrent alors la route. Je reçois un premier coup dans le ventre qui me coupe la respiration. Puis, un autre transperce mes côtes. À présent, c’est un déluge de coups qui s’abat sur moi. Je protège mon visage avec mes bras. Je ressens alors une douleur vive dans les mains. Une pointe coupante que je pense être un compas perfore ma peau. On s’attaque à mes mains puis à mon ventre. On dessine quelque chose sur mon abdomen. Je crie et les supplie d’arrêter. Les seules réponses à mes supplications ne seront que des moqueries et des insultes. Je prie pour qu’ils en finissent avec moi.

Je pense mon calvaire terminé quand l’une des filles me tire par les cheveux et me traîne jusqu’à l’étang. Elle plonge ma tête dans l’eau verdâtre et me maintient sous l’eau puis la remonte. Elle me parle mais la peur rend ses paroles inaudibles. Elle me replonge la tête dans l’eau et recommence plusieurs fois d’affilée. Je ne compte plus. Je pense mourir dans cette eau stagnante qui emplit peu à peu mes poumons.

Puis tout s’arrête. Les pas s’éloignent. Les rires s’évanouissent. Et je reste allongée sur le sol humide et froid, étendue sur ce lit de feuilles mortes plus vivantes que moi. Ce n’est qu’au petit matin, lorsque j’ai entendu la douce mélodie du chœur de l’aube que j’ai eu la force de me lever et de retourner dans ma chambre que je n’ai plus quittée du séjour. Personne ne s’est inquiété de mon sort ou de mon état. Les professeurs ont prêté mon mutisme à des caprices et à un manque de volonté. On m’a laissée sombrer. Au retour de ce voyage, j’ai quitté cet établissement et n’y ai plus jamais remis les pieds. Je n’ai eu le courage de parler de cette agression à ma mère qu’un an après quand je lui ai avoué que je préférais mourir que d’arrêter l’école à domicile.

Je n’ai pas oublié et n’oublierai jamais ni Luc Ongaro, ni Alix Morin, ni Firmine Dubois, ni Hugues Bulbic. Ils m’ont tuée cette nuit du 16 mars 1999.

Depuis ce souvenir me hante et ne me quitte plus. Il se manifeste dans mes cauchemars, chez moi, dans un parc ou encore dans une salle d’attente comme à cet instant précis. Il suffit parfois d’une odeur, d’un son, d’un mot pour que mon calvaire recommence.

Une assistante médicale vient à ma rencontre me tirant de mes pensées.  

— Excusez-moi madame, vous avez bien rendez-vous avec le Dr Alix Morin-Vidart ?

— Oui

— Je suis désolée, elle a pris du retard dans ces consultations, comptez trente minutes avant d’être prise en charge.

J’ai attendu vingt ans pour me venger, j’aurais bien trente minutes devant moi.

l’avant-dernière partie disponible ici.

Qu’avez-vous pensé de cette partie ? Êtes-vous surpris ?

Crédit photo : Jakob Owens, selective focus photography of woman sur unsplash

Une réflexion sur “Sarah Sans Sous

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