Il est temps d’aller de l’avant

Découvrez une nouvelle partie de Je n’ai pas oublié. Si vous êtes nouveau, je vous invite à regarder la première partie de la nouvelle ici.

Bonne lecture !

L’appartement se vide peu à peu. Les livres s’entassent dans des cartons, les bibelots finissent à la poubelle et les objets chargés de souvenirs se contemplent et se rangent dans des boîtes. Je me remémore les vingt années écoulées dans cet appartement. Il me reste encore cette vieille cave à vider, celle où j’ai amoncelé des fragments de ma mémoire, mes photos et mes meubles anciens. En fouillant, les boîtes à gâteaux et en dépoussiérant les étagères, je tombe sur une photo des gars et moi prise dix ans plus tôt. Je venais enfin d’être promu inspecteur et on était allé fêter ça dignement dans un bar sur les grands boulevards. Ce soir-là j’avais bu plus d’alcool que l’ensemble des mecs en cellule de dégrisement. C’est fou, tout ce qu’une simple photo peut faire resurgir comme sentiment. À cette époque, j’étais promis à un bel avenir à la crim’. J’avais trouvé l’amour de ma vie et tout semblait rouler. En deux ans, ils n’avaient pas pris la peine de me passer un coup de fil et avaient tout bonnement ignoré mes appels. On était pourtant comme des frères mais il faut croire que j’ai choisi d’aimer la mauvaise personne. Je froisse la photo et la balance dans la poubelle. S’ils ont décidé de me rayer de leur vie à quoi bon garder leur souvenir ? Poubelle !

Je continue ma fouille et tombe sur une photo de lui et moi. Je la presse contre mon front et ferme les yeux. Elle avait été prise en Andalousie dans un village près de Málaga. En dix ans de relation, ce fut l’un des rares week-ends que Luc et moi avions pu passer ensemble. Ça a été de loin les meilleures vacances de ma vie même si elles n’ont duré que deux jours et trois nuits. Si j’avais su que je le perdrais si vite, j’aurais fait les choses autrement. Ainsi, j’aurais pu passer chaque seconde de ma vie à ses côtés. Nous étions tellement terrifiés à l’idée d’être démasqués qu’il me surnommait Delphine Crouzard dans son téléphone. Il préférait qu’on pense qu’il avait une maîtresse plutôt qu’un amant.

Je contemple ce sourire et ma gorge se noue. J’aurais aimé garder cette image de lui. Celle d’un homme au sourire ravageur, sensible mais si torturé. J’ai tenté de chasser en vain cette vision de lui dans cette salle de bain sans jamais y parvenir.

La mort de Luc, il y a deux ans, m’a dévasté. Après le scandale de la photo, je ne pensais pas tomber plus bas. Quel con ! Quelque chose s’est brisé en moi. Je me sens coupable d’avoir survécu, de ne pas l’avoir assez défendu et de ne pas m’être assez battu pour lui pour que tout le monde connaisse la vérité. Luc ne s’est pas suicidé, il ne l’aurait jamais fait. Une partie de moi est restée nouée à son cou. Aujourd’hui, j’ai besoin de comprendre avant de prendre ce nouveau départ. Quitter la police, devenir détective privé, changer d’appartement, de ville, de sexe ou même de planète me ramènera constamment à cette salle de bain si je ne découvre pas ce qui s’est réellement passé.

14, rue des Olives. L’adresse où Luc a vécu avec sa famille avant de zoner dans des hôtels miteux. Sa femme y vit toujours et a accepté de me rencontrer pour répondre à quelques-unes de mes questions.

— Merci de me recevoir Madame.

— Hum, vous êtes l’autre homme de la photo. Écoutez, je ne le fais pas pour vous mais pour Lou. Même si je pense que votre théorie est totalement absurde. Luc était au plus bas, il venait de tout perdre.

— Je sais bien mais ça ne colle pas. Juste avant sa mort, il avait arrêté de boire et avait voulu qu’on reprenne notre histoire. Il avait pris un nouvel appartement et semblait vouloir reprendre sa vie en main.

Elle souffle et lève les yeux au ciel. Son arrogance m’horripile.

— Connaissez-vous quelqu’un qui aurait pu lui en vouloir ?

Elle éclate de rire.

— Au boulot certainement. Luc était comment dire ? Très ambitieux et ça ne plaisait pas forcément, mais bon vous le connaissiez probablement mieux que moi.

— Je ne pense pas que ce soit par rapport à sa vie professionnelle. Rappelez-vous les photos vous ont d’abord été montrées puis envoyées par mail à ses collègues. Je pense que cette histoire est bien plus personnelle. Est-ce que Luc avait des problèmes avec des proches ?

— Les problèmes ont surtout commencé par cette photo de vous deux non ? Après le scandale, il s’est mis à beaucoup boire, peut-être à jouer. Que sais-je ? J’ai eu très peu de nouvelles après notre séparation. Et puis, je refusais qu’il voie Lou dans son état.

— Est-ce qu’il devait de l’argent à quelqu’un ou inversement ? Il était peut-être victime de chantage ?

— Non vous savez dans notre entourage on parle très peu de ça et surtout on ne côtoie pas de personnes avec des problèmes financiers. Mais maintenant que vous le dîtes, Luc m’avait parlé d’une amie d’enfance qui ne roulait pas sur l’or depuis son divorce. Elle avait dû retourner vivre chez sa mère. Elle lui avait demandé de l’aide et Luc avait accepté de la dépanner. Je voulais des explications après avoir vu un gros virement pour cette femme que je ne connaissais pas. C’est drôle je pensais qu’il me trompait avec elle, si j’avais su.

J’ignore son petit rictus.

— Vous vous souvenez de son nom ?

— Elle s’appelait Firmine, son nom de famille, attendez…

Elle se lève et disparaît dans une autre pièce. Je tourne la tête et aperçois dans l’entrebâillement une petite fille qui devait être Lou. Elle est bien plus grande que la demoiselle des photos que Luc me montrait. Madame Ongaro revient avec un énorme classeur dans lequel étaient rangés tous leurs relevés de compte. Elle s’arrête à une feuille et fait défiler son doigt.

— Dubois, Firmine Dubois.

Je note frénétiquement son nom sur mon carnet.

— C’est ridicule, Luc a accepté d’aider cette femme, pourquoi l’aurait-elle tué ?

— J’enquête madame. Quelqu’un en voulait à votre mari et a peut-être fait plus qu’envoyer une simple photo à votre entourage. Cette Firmine sait peut-être quelque chose. Pensez-vous à quelqu’un d’autre ?

— Non personne d’autre juste elle. Écoutez, j’ai peur que vous vous fassiez des illusions sur Luc. On a tous été attristés par cette nouvelle mais il est temps d’aller de l’avant pour votre bien.

— Je ne pourrais pas tant que je ne saurais pas exactement ce qui lui est arrivé.

Je quitte le domicile des Ongaro et entreprends quelques recherches sur cette Firmine Dubois. Cette dernière vit à deux heures de route. En partant maintenant, j’y suis en début d’après-midi.

Arrivée au domicile de Firmine, j’aperçois une dame d’une soixantaine d’années qui plante des fleurs dans un jardin impeccablement entretenu. Je m’approche d’elle.

— Bonjour Madame, Noam Soto, détective privé. Je suis à la recherche de Firmine Dubois. Elle vit toujours ici ?

Le visage de la jardinière s’assombrit. Elle se relève et retire ses gants.

— Bonjour Monsieur, Firmine était ma fille.

— Était ?

— Oui, elle est morte il y a un an.

Qu’avez-vous pensé de cette avant-dernière partie ?

Suite et fin disponible.

Crédit photo : Matthew Henry, Boxes for shipping sur Blurst

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