Chapitre 9 : Permission de vingt-trois heures

Bonne lecture !

Crédit illustration : Nicholle Kobi

Dans la précipitation Cynthia avait omis de donner son numéro de téléphone à Djibril. Elle s’en souvint lorsque, adossée à la paroi de l’ascenseur qu’elle refusait pourtant de frôler d’habitude, elle se remémora leur tendre baiser. Puis elle se rasséréna, s’il voulait la revoir, il trouverait bien un moyen. Les mots que Djibril lui avait dit avant qu’elle ne sort de sa voiture lui décochèrent alors un sourire béat qui ne la quitta qu’une fois rentrée chez elle.

Cynthia inséra tout doucement la clé pour éviter le moindre bruit et poussa lentement la porte tout en serrant les dents. Elle la referma avec autant de douceur. Elle s’avança dans le couloir sur la pointe des pieds, fournissant un effort surhumain pour que ses talons ne touchent pas le sol. Puis, la lumière s’alluma, l’aveuglant à moitié, elle qui avait passé plus d’une heure et demie dans la pénombre de l’habitacle. Sa mère était face à elle, les mains posées sur les hanches recouvertes de son pagne parfaitement noué. Cynthia ne la percevait pas pour le moment mais elle pouvait sentir sa tempe battre sous son foulard. Elles se tenaient toutes les deux, l’une en face de l’autre comme dans un bon vieux western. Sa mère dégaina la première.

— Je peux savoir où tu étais passée ?

Elle s’approcha.  

— Je…je t’avais prévenue qu’il y avait une soirée avec les collègues.

— Hmm je sais mais tu aurais pu me prévenir que tu rentrerais tard Cynthia. Ma fille ! Tu sais très bien que je ne suis pas tranquille quand vous n’êtes pas toutes rentrées. Il y a plein de fous qui traînent dehors.

— Oui pardon maman.

—  Ça ira pour ce soir. Vas te coucher maintenant.

Elle s’exécuta sans un mot. À bientôt vingt-six ans, elle se faisait gronder encore par sa mère comme si elle en avait seize. D’ailleurs même sa chambre était restée figée depuis son adolescence. Le même papier peint grisonnant griffonné par ses soins, les mêmes places de concerts, les mêmes posters d’Usher et de Mariah Carey.

Allongée dans son lit, elle se berça du souvenir des lèvres de Djibril, de son parfum enivrant, de la douceur de ses mains et de l’inquiétude que sa mère et s’endormit paisiblement ravie de la soirée qu’elle venait de passer.

Le lendemain, Djibril lui envoya un mail sur sa boîte perso.

Salut Cynthia,

J’ai passé une excellente soirée. Comme je te l’ai dit je veux absolument te revoir et comme t’as filé, je n’ai pas eu le temps de prendre ton numéro perso. Je te laisse le mien. Texte-moi quand tu veux.

0635289752

Je t’embrasse

Djibril

Elle hésita à lui envoyer un message dans la foulée. Sa petite voix l’intimait de suivre les conseils foireux des magazines féminins. Le laisser poireauter pour susciter le désir. Foutaises ! Elle s’empressa de lui répondre.  

Salut Djibril,

J’ai passé une excellente soirée également. Voilà t’as mon numéro maintenant 🙂 !

Cyn

À peine eut-elle envoyé un message qu’elle en reçut un autre.

Ce week-end rien que toi et moi. Ça te dit  si t’es dispo?

Djibril

Cynthia avait initialement un plan de prévu avec les filles qu’elle se fit un plaisir de décaler. Elles comprendraient si elles voyaient ses fossettes.

Samedi soir, je suis dispo

Parfait ! Je viens te chercher chez toi à 18h30.

Non mais t’es pas obligée, je peux me rendre sur Panam.  

Non non t’inquiète, je veux faire les choses bien, je passe te chercher ! À samedi alors ! Bonne journée

Posée à son bureau, Cynthia laissa exulter sa joie. Elle gigotait sur sa chaise, entreprit quelques pas de danses, ondulait ses bras tout en restant assise. Elle n’avait qu’une envie, se lever, monter sur la table, casser les reins tout en chantant “Djibril m’a invitée”.

*

17h45 — Djibril arrivait dans moins d’une heure et Madame traînait encore dans son vieux jogging. Cynthia n’avait jamais décelé en elle des talents de make up artist contrairement à Edna et Victoire, elle ne savait rien faire de ses dix doigts. Elle tentait en vain de reproduire les looks canons de certains tutos beauté. Un smokey eye qui lui donnait un air de panda, un strobing qui lui permettait de postuler dans un cirque pour le poste d’un clown. La seule chose qu’elle maîtrisait en maquillage c’était son fameux trait d’eye liner, sa marque de fabrique, un trait parfait depuis dix ans. Elle se contenta donc de ce dernier et d’un rouge sur les lèvres. Elle porta une petite robe noire et chaussa une paire d’escarpins léopard.

Djibril l’appela. Il était en bas et trépignait d’impatience. Elle embarqua à bord de la Citroën et lui déposa un baiser sur la joue.

— Je te préviens, j’ai la permission de vingt-trois heures

— Ok Cendrillon ne perdons pas de temps alors.

*

Ils descendirent les marches d’un petit escalier et s’enfoncèrent dans une ruelle minuscule qui débouchait sur une porte d’entrée rouge vif. Le chemin était si étroit que seules deux filles menues purent y fumer leur clope. Le minuscule bar était gardé par un vigile qui reconnut immédiatement Djibril. Après quelques salutations, le vigile poussa de son bras massif la porte d’entrée. Cynthia eut la sensation de plonger dans l’ambiance d’un bar clandestin. Quelques personnes se balançaient au rythme du pianiste qui entonnait des notes de jazz sur la scène.  Une lumière tamisée rendait imperceptibles les âmes qui s’abreuvaient dans le fond du bar. Des collègues, des amoureux et des amis squattaient les canapés et les fauteuils de velours disposés contre le mur. Il ne manquait plus que plumes, boas et chapeaux fedora pour retourner presque cent ans en arrière.

Djibril, habitué des lieux, fit le tour du bar, serra des mains comme un politicien en campagne et présenta Cynthia. Un serveur les installa à une table, en bon gentleman, Djibril tira la chaise de Cynthia. Autour d’un verre, ils se racontèrent leur semaine. La jeune femme fut contrariée qu’ils discutent de l’avancement de Talk. En dehors du bureau, elle ne voulait pas parler boulot et encore moins lors d’un rencard avec Djibril. Aussi, elle coupa court sur Talk et s’interrogea sur sa vie et ce qu’il avait fait avant. Djibril évoquait un accident de vélo enfant quand ils furent interrompus par l’intervention d’un homme élégamment habillé qui se tenait sur la scène. Le dandy qui s’appelait Kurst fit quelques plaisanteries et annonça le programme de la soirée. Plusieurs humoristes allaient se succéder sur la scène dans les deux prochaines heures. Cynthia apprécia l’originalité de ce premier rendez-vous, elle qui n’avait eu le droit qu’au classique mcdo, kebab, ciné plus jeune ou restau ciné plus vieille. Elle se cala dans sa chaise, à part sur écran, elle n’avait jamais eu l’occasion d’assister à un stand up café.

Une dizaine d’humoristes s’enchaînèrent, certains plus drôles que d’autres. Cynthia avait tant ri aux larmes qu’elle en était complètement déshydratée à la fin de la soirée. Djibril lui avoua qu’il l’avait conviée pour être sûre qu’ils aient à peu près le même humour. Ses éclats de rire avaient alors chassé ses doutes. Ce rendez-vous avait été naturel et sans fioritures. Cynthia avait ri à gorge déployée, avait englouti son cheeseburger sans se soucier de ce qu’il en dirait.

Le pianiste qui jouait des classiques de jazz fit suite aux humoristes. Cynthia contempla sa dextérité et sa passion pour la musique qu’on ressentait à chacune de ses notes. Elle balaya du regard le bar pour voir si elle était la seule à s’émerveiller du talent du pianiste. Peu de personnes avaient mis leur conversation en sourdine pour prêter l’oreille à la performance du musicien. Puis ses yeux s’attardèrent sur les côtés de la scène, derrière le rideau, un homme se tenait là, remuant sa tête sur la musique. Malgré la faible lueur, elle semblait reconnaître cette silhouette et les quelques traits qu’elle parvenait à distinguer. Elle crut reconnaître Bledji. Depuis l’Écosse, six ans plus tôt, elle ne l’avait pas revu.

— T’as vu un fantôme ou quoi ? lui demanda Djibril, à présent revenu, qui s’était absenté aux toilettes.

— Euh… non, j’ai cru voir quelqu’un que je connaissais.

Fin du chapitre 9. La suite est disponible ici.

Crédit illustration : Vashti Harrisson


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