Chapitre 12 : Peut-être que demain je changerai d’avis

Crédit illustration : Nicholle Kobi

Cynthia était quelque peu distante avec Djibril. Elle répondait à peine au téléphone, se contentant de marmonner et d’acquiescer ce qu’il disait. Elle se dérobait à ses invitations prétextant un manque de temps. Elle fuyait sa présence et pourtant elle lui avait caché ses doutes quant à l’évolution de leur relation. 

Djibril, qui avait remarqué le changement de sa copine, la questionnait chaque jour pour comprendre ce qui lui arrivait. Cynthia se murait dans son silence. Tout allait parfaitement bien. 

Craignant que Djibril ne lui échappe, elle accepta, un soir, son invitation à dîner. Il avait réservé une table dans un restaurant sénégalais où ils avaient leur habitude. Cynthia s’engouffra par la minuscule entrée et aperçut dans le fond de la salle Djibril absorbé par ses pensées. Son regard s’illumina quand il l’aperçut. Il se leva et l’accueillit. Il paraissait moins confiant que d’habitude. Il hésita à l’embrasser ou à lui déposer un simple baiser sur la joue. Il manqua de renverser la carafe d’eau qu’il avait déjà vidée de moitié. Il s’adressa à elle en fuyant son regard. Tout son être intriguait Cynthia.  

— T’es bizarre, t’es sûr que ça va ? 

— La blague ! C’est toi qui me dit ça. C’est moi qui ne répond pas à tes appels ? Qui invente des excuses bidon pour ne pas te voir ? 

Les yeux de Cynthia s’abaissèrent sous le poids de la culpabilité.

— Tu veux qu’on arrête ? C’est ça ? Je pensais qu’on avait passé l’âge des “je ne te calcule plus” pour te montrer que je veux rompre. 

— Nooon ! S’indigna Cynthia. Je suis bien avec toi, poursuivit-elle. 

— Ba alors qu’est-ce qui t’arrives ? 

— Rien, se défila la jeune femme. 

— Écoute, je vois bien qu’il y a un truc. T’as changé. 

— Non je t’assure. On est juste à fond dans les préparatifs du mariage d’Edna. On a fait une grande réu avec les filles de la famille et il y a une tonne de choses à faire. Et puis Edna compte sur moi pour tout organiser. Ça me stresse un peu. 

Le regard inquisiteur de Djibril adoucit.

—  Ça va, elle ne stresse pas trop ? 

— Pour l’instant tranquille, elle voulait absolument un château et elle l’a eu. 

— Un château, ah ouais, elle ne blague pas ta petite sœur.

— C’est marrant mais le fait d’organiser son mariage. Ça m’a limite donné envie de me marier. Un peu comme quand tu vois tous tes potes avoir des enfants. 

Cynthia pouvait sentir de sa place le pouls de Djibril s’accélérer subitement, comme s’il avait toujours craint qu’elle ne vienne manifester le désir de se marier. Cynthia ne l’avait pas vu mais elle aurait parié qu’il avait la gorge nouée.

— T’es folle ! Quand je vois les bébés de mes potes, au contraire, ça me refroidit direct ! lança-t-il pour rompre le silence. 

— Ah ouais ?! Je me dis que t’as quand même trente-trois ans. 

—  Oui et ? 

Le patron du bar qui assurait le service ce soir, vint saluer le couple et prendre leur commande. Quand il disparut derrière le comptoir. Cynthia repartit à la charge. 

— Tu n’en as pas envie ? Ni mariage ? Ni bébé ? Ni rien ? 

— Non pas spécialement. 

La voix de Djibril s’était assombrie. 

— Et tes parents ? Ils ne te disent rien ? 

— Je sais qu’ils sont contrariés, même mes sœurs le sont, mais personne n’ose m’en parler vu le désastre qu’a été mon premier mariage. 

—  Je vous envie vous les mecs ! Je n’ai que vingt-six ans et je me prends dans la gueule trois millions de réflexions. T’en as trente-trois et personne te calcule. 

— Oui mais moi j’ai été marié.  

— Crois-moi que si une de tes sœurs avait été dans la même situation que toi, mariée avant ou pas, à trente-trois ans on lui aurait dit qu’il était temps de fonder une famille. 

Djibril ne souhaitant pas lutter davantage. Il se contenta de hausser les épaules. 

— Et pourquoi t’as épousé Adja ? 

— Parce que j’étais jeune et con 

— Oui mais tu l’aimais non ? 

—  Oui je crois, comme un mec immature

—  C’est pour ça que tu as voulu l’épouser non ? 

— Oui je suppose. Bordel, t’es chiante ce soir ! Pourquoi tu me poses toutes ces questions ? 

— J’essaye de comprendre pourquoi elle et pas moi. 

Djibril prit la main de Cynthia. 

—  C’est quoi ton délire-là ? Comment ça pourquoi elle et pas toi ? De quoi tu me parles ? 

—  De mariage Djibril ! Cynthia avait haussé le ton. Pourquoi elle y a eu le droit et moi non ? Pourtant tu dis m’aimer ? Qu’est-ce qui change ? 

L’incompréhension se lisait sur le visage de Djibril. Il semblait totalement désemparé face à la situation. 

— Depuis quand tu veux te marier ? lui demanda-t-il hagard. 

— Laisse tomber ! 

Cynthia commençait à rassembler ses affaires. Il l’empoigna et la regarda droit dans les yeux. 

— Je n’ai jamais pensé à me remarier parce que mon premier mariage ça a vraiment été la merde. Mais tu sais ce qui a changé ? Puisque tu veux tellement le savoir. La femme que j’aimais s’est barrée au bout de trois mois avec un autre homme qui la faisait soi-disant vibrer. Il paraît que j’étais trop lisse, trop gentil, trop droit, trop ennuyant en fait. Elle s’emmerdait avec moi. Tu me demandais souvent pourquoi on faisait plein de trucs bizarres. Ba j’avais juste envie de te faire vibrer aussi. Je ne voulais surtout pas que tu me trouves chiant ou  ennuyant. Je veux que tu te sentes bien avec moi. Voilà ce qui a changé Cynthia. Pour l’instant, j’veux pas retenter le mariage. Je ne veux rien te promettre non plus mais peut-être que demain je changerai d’avis. Ce dont je suis sûre en tout cas, c’est que je suis bien avec toi et au fond c’est ce qui compte non ? 

— … 

— Hein ?

— … 

Il avait relevé délicatement son menton. 

— Tu restes ? minauda-t-il. 

Cynthia redéposa ses affaires. 

— Tu ne me fais pas la gueule au moins ? 

—  Non 

—  Sûre ? 

Il la taquinait avec sa main. 

— Oui je suis sûre. 

Elle finit par lâcher un léger sourire.Très léger parce qu’elle n’était pas convaincue par sa déclaration. Cynthia aurait voulu lui faire la gueule mais il fallait bien qu’elle rentre dans son bled paumé. Elle était persuadée que si elle montrait une once d’hostilité Djibril l’inviterait sereinement à prendre un taxi hors de prix pour rentrer chez elle. Elle fit donc mine d’être satisfaite de la soupe qui lui avait servi pour justifier l’envie de ne pas s’engager avec elle. “Peut-être que demain je changerai d’avis”. Cynthia était persuadée qu’il se foutait carrément de sa gueule. C’était de la diplomatie à deux balles pour désamorcer un conflit latent. Cette phrase cruelle au conditionnel lui faisant miroiter un engagement qui, il le savait très bien, ne viendrait jamais.  Au fond il n’en avait pas envie et demain n’y changerait strictement rien.

La suite est disponible ici.

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