Chapitre 17 : Est-ce que je n’aurais pas une petite grippe attrapée en juin ?

Crédit illustration : Nicola Jane Creative

Cynthia regretta la fin de ses quinze jours de vacances. Elle avait l’amère sensation de ne pas en avoir assez profité. Le mariage, Djibril, sa famille avaient pollué son esprit tout le long l’empêchant de se reposer convenablement. La simple action de programmer son réveil lui donna des haut-le-cœur, de s’imaginer arpenter les couloirs du transilien bondé, lui retourna les entrailles, de se voir prendre place à son bureau, lui donna envie de verser quelques larmes. “Est-ce que je n’aurais pas une petite grippe attrapée en juin ?”, pensa-t-elle quand elle s’aperçut que ses prochaines vacances n’étaient pas avant le mois d’octobre. 

Cynthia se rendit à reculons chez Milagro. Une certaine hostilité envers elle, charriée par Marie, s’était installée au service RH depuis l’annonce de sa promotion en mars dernier suite au succès du projet Talk notamment, que beaucoup désapprouvaient. Qu’elle le mérite ou pas n’était pas la question. Depuis près de deux ans elle était la traître du service qui avait piqué le boulot de sa seule amie collègue enceinte, pour gravir les échelons. Une étiquette d’arriviste cousue à sa chemise parfaitement bien repassée qu’elle avait de plus en plus de mal à assumer. Cynthia ne jouissait déjà pas d’une image très populaire et ce malencontreux épisode avait fini de l’écorner à tout jamais. Une ambiance nauséabonde n’avait jamais freiné Cynthia. Elle estimait qu’on ne pouvait plaire à tout le monde et tant que ses intérêts étaient bien servis, elle n’avait que faire de l’animosité ambiante qui y régnait. La médisance de ses collègues incompétents ne l’affectait pas mais que son modèle de toujours s’y mette également l’accablait. Marie l’avait recrutée, l’avait formée, l’avait épaulée dans les moments de doute. Elle avait été un véritable pilier dans la genèse de sa vie professionnelle. Aujourd’hui c’était à peine si elles s’adressaient la parole. Cynthia avait du mal à comprendre son attitude. Marie aurait dû être énervée contre Nicolas, c’était lui le problème pas elle. Qu’aurait-elle pu faire ? Refuser ? Abandonner le projet Talk ? Cynthia avait pourtant prévenu son manager de ce qui se tramait dans son dos. Cette dernière l’avait même encouragée à accepter ce poste lui attestant que ce serait bénéfique pour sa carrière et qu’elle serait idiote de refuser plus de responsabilités. Quelle hypocrite ! “Si elle avait été à ma place, elle aurait pris exactement la même décision que moi” se convainc Cynthia. 

Depuis son retour de congés maternité, Marie, s’était abaissée à des petites mesquineries. Des repas organisés auxquels Cynthia était la seule à ne pas être conviée, des compte-rendus de réunion qui ne lui étaient pas envoyés, des insinuations quand elle arrivait le matin à 9h45 au lieu de 9h30. De plus en plus isolée, Cynthia déjeunait fréquemment seul ou avec Nicolas, à qui elle reportait directement, et la DRH depuis sa promotion. De traître elle était alors devenue la candidate à la promotion canapé et la lèche-botte de service. Ils se fichaient bien de ses compétences et de sa conscience professionnelle pendant qu’ils filaient lorsque l’horloge sonnait les coups de six heures pour aller chercher leurs petits à la crèche, apprendre l’italien ou danser la salsa dans un bar du quartier latin. 

Non, Cynthia ce lundi matin n’avait aucune envie de se rendre au boulot. Même la perspective d’être DRH avant ses trente-deux ans maintenant ne l’encouragea pas à aller au front. Seule la petite pause avec l’enterrement de vie de jeune fille de Bébé l’apaisa un instant. Puis, elle se souvint que c’était un autre sujet de tracas. 

Cynthia avait l’habitude des enterrements de vie de jeune fille version Sia qui exigeaient une logistique sans failles, aussi, elle fût assez surprise de la façon dont était géré celui de Bébé. Pour des raisons qui lui échappaient encore, Bérénice avait préféré confier la gestion de son EVJF à ses trois amies d’enfance. Faty, Adjoua et elle s’étaient faites à l’idée et n’y avaient pas vu d’objection. Après tout, elles se fréquentaient depuis l’ère des couches-culottes et du bac à sable. Elles étaient celles qui devaient mieux la connaître, enfin Cynthia le supposait. Au fil des conversations, Cynthia s’était aperçue que le nombre d’années ne faisait pas forcément la qualité d’une amitié. 

Adjoua les surnommait le gang des moutardes. Elles ont grandi dans la banlieue dijonnaise et tout comme le condiment, elles sont agréables au début, avec modération et deviennent saumâtres à trop forte dose. Cynthia avait l’impression que le gang parlait d’une Bérénice qu’elle n’avait jamais côtoyée. Bébé n’était pas cette greluche qui adorerait se faire tirer les cheveux à quatre épingles dans un bar à chignon, elle qui adorait se libérer de tout élastique, chouchous ou de tout autre attache qui emprisonnerait ses cheveux. Elle n’était pas non plus du style à jouer à des jeux d’alcools et à s’enivrer à force de gages débiles, risquant de perdre le contrôle. Elle ne laisserait jamais des gouttes de spiritueux  et de questions embarrassantes baisser sa garde. Lors des échanges sur whatsapp, Cynthia se retrouvait au cœur d’un combat de poules qui opposait le gang des moutardes à Faty, Adjoua et elle. Elles ne firent pas un seul effort pour leur amie d’enfance. Aucune ne céda sur les activités qu’elles avaient davantage choisies pour elles-mêmes que pour Bébé. Et ces radines refusèrent d’augmenter le budget pour organiser l’EVJF ailleurs que dans la région bourguignonne. Le ton montait entre les deux groupes d’amies. Après mûres réflexions, pas sûre que ce week-end d’enterrement de vie de jeune fille soit de tout repos également. Cynthia soupira d’avance. 

Sans surprise, la tension au boulot n’était pas redescendue et Cynthia avait en plus appris une mauvaise nouvelle. Marie avait assuré le relai sur ses sujets pendant ses congés. Nicolas avait décidé sans l’avertir de confier aux deux femmes la gestion d’un des dossiers brûlant qu’il avait d’abord confié en première instance à Cynthia. La jeune femme enragea et recracha toute sa haine sur le groupe de ses amies. 

T’as contacté Clo ? Répondit simplement Adjoua au pavé que venait de pondre Cynthia. 

Clo ? 

Clotilde Brassault, la fille qui tient un webzine. 

Ah oui, non désolée

Cyn’ tu déconnes, va voir son site il est génial. 

Adjoua transféra alors le lien du webzine La pause Clo’ sur lequel cliqua Cynthia. Elle se perdit entre les différentes rubriques, inexorablement attirée par la plume satirique de Clotilde et la diversité des sujets traités. Elle avait lu un article sur la montée inquiétante des mouvements extrémistes en Europe, la récupération politique du foot et du sport en général par le gouvernement et l’émergence d’une entreprise de biotechnologie bordelaise qui avait révolutionné le génie génétique. Sans même s’en rendre compte, Cynthia avait flâné plus de deux heures sur le webzine culturel de Clotilde. Ses collègues qui se pressèrent pour aller déjeuner la ramenèrent sur Terre. Cynthia mangea à son bureau et continua de lire d’autres articles. Elle avait lu l’ensemble de la rubrique politique qui était assez courte quand elle décida de se mettre au boulot. 

Après avoir tergiversé tout l’après-midi sur sa situation professionnelle et personnelle qui ne la comblait plus, elle contacta Clotilde dont elle eût les coordonnées par Adjoua. 

Bonjour Cynthia, Adjoua m’avait effectivement parlé de toi et je me souviens de certaines de tes tribunes. Je te propose de me rédiger un premier article sur un sujet de société, celui de ton choix, je ne t’impose rien. D’ailleurs, je n’impose aucun sujet, tu écris sur ce qui t’intéresse. Suite à cet article, si ça me plaît, on continue ensemble. 

Un frisson parcourut Cynthia à la lecture de ce mail. Il s’était écoulé plus de cinq ans depuis son dernier article. Elle n’était même plus sûre d’avoir un semblant d’avis ou d’esprit critique à partager. Sur quoi pouvait-elle bien écrire ? Qu’avait-elle à raconter ? Assise dans le transilien, elle se mit à taper frénétiquement des mots-clés qui lui traversaient l’esprit. Puis, elle songea à son histoire avec Djibril, sa famille et décida d’écrire sur la pression du mariage, celle qu’on exerce depuis trop longtemps sur les épaules des femmes. 

La pression ou la théorie de l’étal de marché

J’ai tendance à penser que la vie des femmes ressemble à celle d’une pêche au marché des fruits et légumes dans lequel les hommes ont pris la fâcheuse habitude d’être les seuls décisionnaires dans l’éventualité ou non de ramener cette pêche à la maison, aka la marier et l’exposer dans une corbeille à fruits, nous soumettant à une pression sans nom dans laquelle nous sommes les seules perdantes. 

Dès l’aube de notre existence, on a pris l’habitude malgré notre diversité (fraises, framboises, pêches, bananes, etc…) de nous comparer et nous exposer sur l’étal du marché. Les commerçants qui pourraient symboliser nos parents, nos proches nous mettent en avant tentant de nous présenter sous notre meilleur jour avant l’affluence des hommes affamés venus constituer leur marché. Dans notre plus grand malheur, nous sommes également soumises à une saisonnalité, valorisant à des périodes des fruits plutôt que d’autres. Hier des silhouettes longilignes demain des corps charnus. 

Nous voilà donc toutes belles, pimpantes, exposées aux pupilles de ces messieurs. Bien sûr, leur choix n’est pas arrêté, sauf cas d’un coup de foudre, alors ils tâtent, testent, sentent. Sommes-nous juteuses, goûteuses, pulpeuses, acidulées, sucrées, amères ? Après leur séance de dégustation, ils glissent dans leurs paniers les fruits qui les auront séduits ceux qui leur promettent une aventure gustative exceptionnelle. 

Les étals se vident, des rangées de fruits disparaissent pour ne laisser que les invendus, les fruits qui malgré leurs qualités ne seront pas parvenus à captiver le regard de l’affamé. Le marché ferme bientôt ses portes et le commerçant panique à l’idée de laisser pourrir sa récolte composée de fruits trop mûres, trop mous, à la peau trop ridée, trop rabougris. Si vous n’avez pas encore saisi c’est l’instant où nous les “invendus” on nous reproche d’être trop ceci trop cela repoussant les potentiels hommes affamés qui pourraient être intéressés. Les commerçants décident alors de réduire notre valeur. C’est la fin du marché, nous “invendus” n’avons plus le droit d’être exigeantes nous devons baisser nos standards, bref revoir notre valeur pour trouver un repreneur. 

Si cette métaphore de l’étal de marché peut paraître fallacieuse parce qu’il est horrible et moralement discutable de comparer des fruits aux femmes, dans les faits j’ai le sentiment de m’approcher de cette pêche fripée en fin de marché, à chaque assaut de ma famille qui, à mon grand âge, me reproche de ne pas être encore mariée. 

Voilà c’est tout pour le chapitre 17. Vous pouvez lire la suite ici.

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