Chapitre 21 : Est-ce que tu penses à moi ?

Bonne lecture !

Crédit illustration : KA.Williams

Il ne restait à Cynthia plus que vingt minutes pour se préparer. L’heure avait tant filé qu’elle avait eu la sensation d’être dans un monde parallèle où le temps s’écoulait plus vite. Elle disposait de mille deux cents secondes pour se maquiller, épingler cette robe trop canon, mais un peu trop grande pour elle, enfiler ses stilettos puis courir à l’église qui se trouvait à cinq minutes à pied. Voire dix minutes perchée sur ses échasses.  

— Putain Cynthia tu fous quoi ? gueula Adjoua qui tambourinait à la porte de la salle de bain.

— Si tu nous mets en retard au mariage de Bébé, je te tue, renchérit Faty. 

— C’est bon, j’arrive ! 

— Dans cinq minutes t’es pas là on bouge sans toi.

— Non, je vous jure, je me recoiffe vite fait et je viens.

Cynthia sortit de la salle de bain prête à subir le courroux de ses deux amies. Leurs traits se détendirent lorsque la retardataire apparût sur le pas de la porte. Cynthia enfila ses chaussures puis balada sa longue traîne de mousseline rose poudré à la recherche de sa pochette. Quand elle l’eut enfin trouvée, les filles prirent la route de l’église. 

Elles avaient marché à vive allure pour atteindre le parvis de la paroisse Saint-Paul. Cynthia était aussi essoufflée que si elle venait de courir un marathon. Elle prit une pause, pour se débarrasser du point de côté qui lui lardait les entrailles. De profondes inspirations éradiquèrent le mal. Sa marche effrénée et le soleil au zénith qui lui flambait la peau firent transpirer Cynthia. Alors, elle se ventila, hors de question qu’elle se pointe au mariage avec une goutte de sueur. Elle reprit ensuite une marche plus que modérée pour rejoindre les filles qui étaient déjà installées. 

Deux poutres massives coiffées de branches d’oliviers et de variétés de pivoines indiquaient l’entrée de l’allée centrale. Cynthia contourna le tapis immaculé, parsemé de pétales de roses, puis s’assit auprès d’Adjoua et Faty.

Elle balaya la nef du regard. Son cœur s’accéléra. Il était là près d’un bouquet de gypsophiles noué d’un ruban de tulle blanc. Elle aurait pu reconnaître cette courte chevelure bouclée et ses épaules carrées parmi mille autres mecs de ce monde. Quatre ans qu’elle n’avait pas vu Vincent, hormis à travers quelques photos qu’elle culpabilisait de reluquer alors même qu’elle était en couple. D’ailleurs quelle étrange sensation que d’avoir l’impression de tromper quelqu’un rien qu’en épiant un profil ! Elle l’espionnait, puis effaçait toute trace de son historique comme un ado visionnant du porno. Les gens affirment qu’il faut la moitié du temps passé ensemble pour se remettre d’une rupture. Leur couple avait duré quatre ans. Quatre ans c’était deux fois plus de temps qu’il ne fallait à Cynthia pour l’oublier. Alors pourquoi seuls son nom et son visage ne cessaient de tourner en boucle dans sa tête ?

— Cynthia, lève-toi, chuchota Faty.

Absorbée par ses pensées, elle n’avait pas entendu le piano et la harpe entonner la marche nuptiale. Bébé dont on devinait l’émotion même derrière son voile épais s’avançait jusqu’à l’autel. Tous les yeux étaient braqués sur elle. Puis un instant, un court instant, lorsque la mariée eut dépassé sa rangée, ceux de Vincent se posèrent sur Cynthia. 

La bénédiction nuptiale, les messages d’amour et de paix, tant de bons sentiments qui l’encourageaient une fois de plus à contempler cette nuque. Pouvait-il sentir son regard posé sur lui ? Elle pensait que oui. Il avait profité d’une crise de toux générale pour se tourner une nouvelle fois vers elle. Leurs regards s’étaient croisés. Il lui avait souri. Ce simple geste suffit à envelopper Cynthia d’une chaleur presque suffocante.

Ils sortirent de l’église. Voilà leurs positions échangées. Cynthia, de dos,  priait, vu que le lieu s’y prêtait, pour qu’il se souvienne également de ces épaules dénudées qu’il adorait embrasser. Elle tourna la tête pour s’assurer qu’il ne l’avait pas oubliée. Gagné ! Leurs regards s’étaient croisés.

Ils s’étaient à peine adressés la parole. Un simple bonjour d’usage avait suffi. Il ne lui avait pas demandé de ses nouvelles. Elle n’avait pas cherché à en savoir davantage sur lui non plus. Leurs mots étaient vains. Ils avaient préféré tout se dire rien qu’avec leurs yeux. 

Où voulait-elle que ce petit jeu du chat et de la souris la mène ? Elle l’ignorait, mais elle ne se lassait pas de recommencer. Sur le parvis de l’église, lors des photos de groupe, au vin d’honneur tout était prétexte à lui faire chavirer ses yeux. 

Cynthia n’avait que très peu vu la mariée et n’écoutait quasiment pas ce que pouvaient raconter les sciences-pistes sur leurs carrières. Tout son être était suspendu aux lèvres de Vincent.

Bébé s’était enquise de l’état de Cynthia. Elle se doutait que revoir Vincent après quatre années avait dû la bouleverser. Son cœur était bien ébranlé, mais pas comme Bérénice le pensait. 

Les noix de Saint-Jacques à la truffe et le magret de canard n’avaient pas détourné l’attention de Cynthia. Elle avait à peine pris quelques bouchées de chaque plat, mais avait passé la soirée à dévorer Vincent des yeux et à boire chacune de ses paroles. Pas étonnant qu’elle n’ait plus l’appétit.

Il s’était étendu sur sa nouvelle mission à l’Institut français de Pékin : le développement d’une exposition d’art contemporain à travers le prisme culturel chinois. Il détailla avec brio les étapes-clés de la relation culturelle Franco-Chinoises, mais aussi leur rapport diplomatique. Vincent avait fini sa présentation sur quelques mots de mandarin. Exaspérée, Adjoua leva les yeux au ciel. Cynthia sourit. Vincent le remarqua et l’interpella : 

— Mes aventures chinoises t’amusent Cyn’ ?

— Ouais c’est au moins une de tes aventures chinoises qui m’amuse. 

Cynthia but une gorgée de son vin, pas peu fière de sa répartie. Vincent fronça légèrement les sourcils et continua dans sa logorrhée. Après les relations diplomatiques franco-chinoises, il s’était attaqué à l’architecture gothique de l’église où ils avaient célébré la bénédiction nuptiale et en avait profité pour s’étendre sur le règne de Louis XII. Cynthia jeta un coup d’œil à Adjoua qui était visiblement à bout. 

— Putain c’est moi ou il a bouffé un exemplaire de comment paraître intelligent en société en 20 phrases ? Ce mec je te jure… comment t’as fait ? murmura Adjoua à son oreille. 

Cynthia gloussa, mais savait pertinemment qu’elle aurait pu l’écouter des heures. Elle avait toujours adoré se blottir dans les bras de cette encyclopédie vivante. Le monde d’hier et celui d’aujourd’hui se dévoilaient un peu plus à Cynthia sous les assertions de Vincent. Alors, elle but ses paroles. À chaque mot savant, elle vidait son verre de vin et plongeait son regard dans le sien. Elle avait pratiquement sifflé la bouteille de rosé à elle toute seule. Ce ne fut que lorsqu’elle sentit ses chevilles vaciller, en se rendant aux toilettes, qu’elle décida de ralentir sur l’alcool. Il n’était même pas encore minuit. 

Vers les coups de deux heures, la piste s’échauffa peu à peu. Cynthia et Adjoua avaient des goûts musicaux radicalement opposés à ceux de leurs amies, mais elles s’étaient jurées de s’ambiancer au mariage de Bébé. Elles avaient joué le jeu sur quelques sons. Cynthia avait lutté sur d’autres pour maintenir la cadence. Puis elle se résigna en entendant les premières notes des démons de minuit. C’en était trop pour elle ! Les filles saluèrent tout de même l’effort. Elle retourna s’asseoir. Elle se lèverait de nouveau pour quelque chose qui en vaille le coup. Elle chercha Vincent des yeux. Il était occupé à discuter avec une invitée. Le cœur de Cynthia se serra. Même après quatre ans, la douleur était vive, intense et dévorante.

Les lumières d’ambiance et les corps chaloupés avaient fait grimper la température de la salle. Cynthia étouffait. Elle se rua à l’extérieur pour respirer de nouveau de l’air frais. Elle resta plantée un moment, adossée contre le mur. Elle était en train de penser à Vincent quand il traversa la porte-fenêtre. Chacun fut surpris de la présence de l’autre.

— Qu’est-ce que tu fous là toute seule ? 

— Et toi ? 

— Rien, je voulais juste prendre l’air, on crève de chaud à l’intérieur. 

— Pareil

Il s’était rapproché d’elle et s’appuya à son tour contre la cloison. Leurs épaules se frôlèrent presque. Elle aurait aimé poser sa tête juste-là au creux de son cou. Elle lui confierait alors qu’elle avait encore rêvé de lui la nuit dernière. Qu’elle avait le cœur meurtri. Mais qu’il restait accroché à son esprit, comme un vieux chewing-gum à sa semelle. Elle voulait s’en débarrasser, mais non il était toujours là à traîner dans un coin de sa tête. Vincent l’extirpa de ses pensées.

— Elle te va bien cette nouvelle coupe.

Il avait levé sa main pour glisser ses doigts dans les boucles très serrées de Cynthia puis s’était ravisé.

— Merci, dit timidement Cynthia.

— Alors qu’est-ce que tu deviens ?

— On répond quoi à cette question généralement ? 

— Quelque chose qu’on a envie de partager… Je ne sais pas. T’es toujours chez Milagro ? 

Cynthia lâcha un petit rictus. 

— Ouais, j’y suis encore malheureusement.

— Aïe ça se passe mal ?  

— Mouais si l’on veut, j’ai un peu grimpé, mais je me suis mise à dos tout mon service donc t’imagines l’ambiance hein. 

— Désolé pour toi mais pourquoi tu restes posée comme ça toute seule ?

— Besoin de réfléchir

— Une fêtarde comme toi, je pensais que t’aurais envie de te joindre à la danse postprandiale.

— À la danse quoi ? 

— Postprandiale ? 

— Ouais… 

— Ça veut dire après le repas. 

— Ah tu ne pouvais pas dire après le repas comme tout le monde. 

— Je n’ai pas envie d’être comme tout le monde pour toi. 

— Si ce n’est que ça ton problème rassure-toi tu ne seras jamais comme tout le monde pour moi. 

— À une époque, ça te faisait rire que je te sorte des mots bizarres. 

— Ouais mais il est révolu ce temps-là, quatre ans se sont écoulés depuis. 

— Tu es sûre de ça ? Parce que moi quand je te vois c’est comme si rien n’avait changé et que nous avions de nouveau vingt ans. 

— Je vais bientôt fêter mes vingt-huit ans donc je te confirme que nous n’avons plus vingt ans. 

— OK, j’ai dû mal interpréter tes regards ascardamyctes alors. 

— Putain t’es con.

— Je te taquine. 

Ils restèrent là en silence. Vincent posa sa tête si près de Cynthia qu’elle pouvait sentir son souffle chaud sur ses lèvres.  

— Tu penses à moi parfois ? 

— Non

— Menteuse

— Non je t’assure, je suis avec quelqu’un maintenant. 

À l’instant où ce mensonge éhonté sorti de sa bouche, elle le regretta aussitôt. L’iris noisette de Vincent scrutait son visage comme pour y percer un secret. L’inavouable. Celui qu’elle tentait de dissimuler en se dérobant à ce regard.    

— Moi aussi j’ai quelqu’un et ça ne m’empêche pas de penser à toi, confessa-t-il d’un aplomb déconcertant.

Cynthia était atterrée. Elle s’étonna de ressentir de la colère à son égard quand il lui confia ces mots alors qu’elle n’avait rêvé que d’un instant semblable tout au long de la journée. Vincent fut également surpris de sa réaction et désorienté par les messages contradictoires que lui envoyait Cynthia.

— Tu veux quoi à la fin Cyn’ ? 

— J’en sais rien. Toi ou pas. 

Vincent lui prit la main puis entrelaça ses doigts autour des siens. Elle n’avait pas cherché à se dégager de cette étreinte. Au contraire, elle lui caressa la joue. Un frisson parcourut alors son corps. Il allait l’embrasser, elle le sentait, mais elle était incapable de trancher. Elle retint son souffle. En avait-elle envie ou pas ? La blessure était-elle encore trop profonde ? Trop tard ! Il avait décidé à sa place. Il déposa ses lèvres sur les siennes. Cynthia ferma les yeux et appuya son baiser.   

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