Chapitre 22 : Hum… vous êtes ?

Crédit illustration : david_ardinaryas_lojaya

Ce matin-là, Cynthia s’était réveillée avec une douleur à l’estomac. Un genre de douleur qui ne passait pas même après des supplications auprès du Tout-Puissant et même après avoir invoqué désespérément tous ses ancêtres. Elle se tortillait dans son lit, à la recherche d’une position qui la soulagerait, mais le mal persistait. Elle regarda son portable. Mince, il ne lui restait plus que trois minutes avant l’heure fatidique. L’heure butoir à partir de laquelle elle serait définitivement à la bourre au cours d’institutions politiques. Et ce même si Batman venait la chercher en bas de chez elle. Trois minutes étaient peut-être suffisantes pour somnoler, pour retarder le moment douloureux où elle devrait poser ses pieds sur le sol froid de sa chambre pour aller se préparer. Elle eut à peine le temps d’y penser, de fermer ses paupières que l’horrible sonnerie de son téléphone l’arracha à sa minable ambition hypnique. Réveillée en furie, elle jura par tous ses ancêtres avant de se résigner à se lever. Elle l’avait décrétée, cette journée commençait très mal. 

Cynthia savait pourtant qu’elle n’aurait pas dû se hasarder sur les réseaux sociaux la veille. Chaque fois que son doigt scrollait, à la recherche de quoi ? Elle-même l’ignorait, ses heures de sommeil s’envolaient. Quand son pouce eut terminé sa chute vertigineuse, il ne lui restait plus que trois heures à dormir. Trois heures, c’était le temps qui lui avait fallu pour apprendre qu’une ancienne amie s’était mariée et qu’une autre avait dîné dans un restaurant étoilé. « Tout ça pour ça » se désola-t-elle, la tête posée contre la vitre du RER ? Elle se promit alors de se coucher plus tôt le soir suivant. Seulement, cette promesse jamais tenue, elle se la faisait depuis plus d’une semaine. La situation n’avait pas changé d’un doigt. 

Le sort continua de s’acharner sur Cynthia qui malgré sa bonne volonté arriva en retard à son cours. La minute de sprint qu’elle tenta à la sortie du métro lui infligea un point de côté. Aux portes de sa salle, elle reprit son souffle et épongea les gouttes de sueur sur son front. Un peu plus apprêtée, elle frappa. 

— Désolée du retard ! 

Le professeur avait abaissé ses lunettes et regardé de haut en bas Cynthia. Cette inspection mit mal à l’aise la jeune fille. Il devait probablement se demander ce qu’elle foutait là comme tous les autres d’ailleurs. 

— Hum… vous êtes ? 

— Cynthia Sia, monsieur. 

— Eh bien rentrez mademoiselle Sia. 

Il émargea son nom et l’invita à aller s’asseoir dans la salle. Cynthia jeta un coup d’œil furtif aux alentours à la recherche d’un visage familier, qu’elle aurait rencontré lors de la semaine d’intégration, ou à défaut d’un visage avenant, ou de n’importe quel sourire auquel elle aurait pu s’accrocher. Un signe qui lui montrerait qu’elle avait le droit, elle aussi, de respirer le même air que celui de l’élite française. Mais elle ne se heurta qu’à des visages fermés. Le professeur l’avait suivie du regard, impatient qu’elle prenne place pour reprendre son cours. Cynthia se hâta alors dans le fond de la salle. Elle, qui avait l’habitude d’être au premier rang, s’assit sur une des dernières places. 

Le professeur avait fait un topo sur le déroulement du cours tout au long de la première année et ce qui était attendu des élèves. Il avait évoqué le cas des fameux exposés en début de cours, redoutés par les 1A, dont Cynthia avait vu le spectre flâner sur les nombreux forums parlant de Sciences Po qu’elle avait épiés cet été-là. D’ailleurs, sur ce forum, ils avaient également vanté les mérites de ce professeur, un politologue connu qui faisait quelques apparitions médiatiques dans des émissions politiques que Cynthia visionnait avec son père. Qu’allait-il penser d’elle ? La retardataire du fond de la salle. 

Le politologue distribua le calendrier des séances avec le thème de chaque exposé réalisé par les étudiants au début de chaque session. Il laissa dix minutes de réflexion aux élèves pour choisir le sujet de leur présentation. Cynthia n’avait strictement aucune idée de ce qui l’intéresserait. Elle avait déjà éliminé d’office les sujets dont elle ne comprenait même pas l’intitulé. Elle se pencha davantage sur les thèmes autour de la Grande-Bretagne, estimant en connaître suffisamment pour se permettre ce type d’exposé. Elle parcourut la liste puis fit son choix. 

Le professeur avait commencé à énoncer les sujets et à recueillir les noms des premiers volontaires. 

— Alors pour la séance du 19 octobre. On aura trois exposés. Le premier sur l’arrêt Malbury vs Madison. 

Une main se leva dans la salle. 

— Très bien, rappelez-moi votre nom ? 

— Delage, Sophie Delage, dit une petite voix fluette qui s’éleva du premier rang. 

— C’est noté ! Personne d’autre ? Très bien. Le deuxième sujet est sur la super constitutionnalité allemande. 

— Moi monsieur, Adam Becker, annonça un jeune homme à l’extrême gauche de la salle.   

— Parfait ! Et le dernier, pourquoi la Grande-Bretagne n’a-t-elle pas de constitution ? 

Cynthia leva la main aussitôt. Seulement, un autre jeune homme au centre droit de la salle agita la sienne également. 

— AH ! Il semblerait qu’on ait deux personnes intéressées par le sujet de la constitution en Grande-Bretagne, mademoiselle Sia et monsieur… ?

— Vincent Héron, répondit d’une voix rêche le jeune homme en question.  

— Très bien ! Je vous mets tous les deux sur ce sujet. 

Le fameux Vincent avait jeté un rapide coup d’œil en direction Cynthia. Il lui sourit. Un sourire crispé qui traduisait son mécontentement de devoir partager le sujet avec une personne qui avait obtenu le concours au rabais. Cynthia lui rendit timidement son sourire. 

À la fin du cours, Vincent l’avait alpaguée alors qu’elle se dirigeait vers la sortie de l’établissement. Vu qu’elle avait filé à toute vitesse, il avait certainement dû hâter le pas pour la rejoindre. La chevelure ébouriffée du jeune homme confirma sa théorie. 

— Sofia, c’est ça ? 

— Cynthia, répondit-elle sèchement. 

« Ça commençait mal », pensa-t-elle. 

— Oui désolé, j’ai du mal avec les prénoms. Hum, tu t’y connais un peu toi sur le système politique britannique ? 

— Oui et toi ? 

— Euh ouais bien sûr. 

— Alors pourquoi tu me demandes ? 

— Parce que… pour… euh… je ne sais pas… savoir, balbutia Vincent. 

— Si j’avais bien ma place parmi vous et que j’avais un minimum de connaissances qui dépassait le cadre de ma cité.  

— Non pas du tout, c’est un sujet compli… Putain, je m’enfonce, écoute, désolé !  

— Hum… Tu veux savoir autre chose ?  

— T’es dispo demain pour qu’on bosse l’exposé ? 

— Ouais bien sûr ! Vu qu’il est dans moins de trois semaines, il faudrait effectivement qu’on s’y mette. 

— Top ! Écoute je t’ai cherchée sur Facebook, mais je ne t’ai pas trouvée. Rajoute-moi, c’est Vincent Heron. 

Effectivement, il avait peu de chances de tomber sur le profil de Cyn See Yah. La jeune fille accepta sa demande d’ami puis le regarda disparaître dans la foule d’élèves qui se précipitait à la cafétéria. Il avait tenté d’arranger sa tignasse brune, ce qui avait amusé Cynthia. 

*

Il n’y avait rien de plus attendrissant que l’ignorance des petits 1A. Le lendemain, Vincent et Cynthia, sans savoir ce qui les attendait, s’étaient donné rendez-vous à la bibliothèque de Sciences Po pour y travailler leur exposé. En dépit des heures passées sur les forums, Cynthia avait raté l’information cruciale sur cette fameuse bibliothèque. De nombreux étudiants, en son sein, avaient livré une bataille féroce pour espérer y poser leurs fesses. Les places qui étaient libres étaient aussi nombreuses que les habitants de l’Arctique. 

C’était avec l’espoir d’un après-midi fructueux en recherches qu’ils avaient naturellement pensé à la sacro-sainte bibliothèque. Ils ont vite déchanté lorsqu’ils s’aperçurent qu’il n’y avait plus un seul bout de table libre. Certains s’étaient même assis par terre dans l’espoir que des étudiants cèdent leurs places ignorant que ceux qui étaient bien installés ne libéreraient pas les lieux avant trois heures au moins. 

— Ça fait vingt minutes qu’on tourne en rond, viens on prend les bouquins dont on a besoin et on se barre dans une autre bibliothèque, proposa Cynthia. 

— Putain c’est de la folie ici ? S’exaspéra Vincent qui faillit trébucher sur les jambes d’un étudiant dans l’attente d’une place. 

— Je te l’ai dit, on prend des livres et on se tire. 

— Ouais on va faire ça. J’ai pensé à trois, quatre ouvrages que l’on pourrait prendre. 

— Top, j’en ai aussi quelques-uns en tête. 

— Hum, on fait les rayons pour les bouquins et on se retrouve à l’entrée ça te va ? 

— Parfait ! 

Cynthia avait hâte de trouver ses ouvrages et de fuir la fournaise qu’était la bibliothèque. Le nombre de personnes, l’ébullition des cerveaux et la pression avaient généré une chaleur étouffante qui obstruait l’esprit de Cynthia. Heureusement, qu’ils n’avaient pas trouvé de places, elle aurait été incapable de se concentrer dans une telle atmosphère. Son cerveau aurait été bien trop occupé à maintenir la température de son corps. 

Les bras chargés de plusieurs ouvrages, Vincent et Cynthia se rejoignirent à l’entrée de la bibliothèque comme convenu. Seul un bouquin de Vincent manquait. 

— Tu connais une autre bibliothèque ? demanda le jeune homme.  

— Non, je n’habite pas dans le quartier moi. 

— Moi non plus, enfin si, mais je ne le connais pas. Au pire, on peut se poser chez moi pour bosser, je suis à dix minutes à pied d’ici. 

— Sérieux ? s’extasia Cynthia. Il fallait le dire plus tôt, on n’aurait pas perdu vingt ans de notre vie dans ce four. 

— Désolé, j’ai toujours bossé en bibliothèque. Je suis plus concentré que quand je suis chez moi. Mais c’est pas grave, au moins, on le saura pour la prochaine fois. 

Ils se mirent en route. 

— Franchement la chance d’habiter dans le coin ! Je suis en galère d’appart et j’en cherche un. Je vais pas tenir longtemps avec trois heures dans les transports par jour. 

— 3 h ! hurla Vincent. J’aurais pas pu. 

— Quand t’as pas le choix, tu fais avec ! T’as fait comment pour trouver le tien ? 

— Euh… c’est l’appart de ma grand-tante, répondit Vincent d’une petite voix. Le son qu’il émettait était à peine audible.  

— Pardon ? 

— C’est l’appart de ma grand-tante, répéta-t-il d’une voix plus ferme.  

— OK ba c’est cool pour toi, t’as pas à être gêné. 

— Non, je ne suis pas gêné. 

— Arrête, t’es tout rouge.  

— Je peux peut-être voir avec elle si elle connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui pourrait te dépanner. 

— Oh merci ça serait génial ! Je suis littéralement au bout de ma vie. 

— Tu peux ! 

Vincent s’immobilisa et chercha dans sa pochette les clés de son appartement. Les étudiants traversèrent une petite cour et rejoignirent un autre bâtiment. L’appartement se trouvait au rez-de-chaussée donnant sur deux fleurs qui se battaient en duel dans la cour. Le studio n’était pas décoré. Pas d’objets personnels ni de photos qui ornaient les murs blancs. Vincent semblait vivre dans une planque. Un lieu impersonnel dans lequel il ne satisfaisait que ses besoins vitaux : dormir, boire et manger. Quelques livres étaient dispersés sur le lit et sur l’unique table basse du studio. Des recueils et des ouvrages aux titres barbares terrifiants qui rappelaient à Cynthia ses heures de calvaire en philosophie. Comment pouvait-il avoir des nuits apaisées en s’endormant sur de tels pamphlets ? Et elle, combien d’ouvrages de retard avait-elle sur lui ? Cynthia s’empara de L’art de la guerre de Sun Tzu, jauni, dont plusieurs pages livraient une guerre de tranchées entre elles. 

— Il est génial, je te le recommande. 

— Ouais, on m’en avait parlé, mais je t’avoue que je n’avais jamais pris le temps de le lire.

— Prends-le je te le file. Tu me diras ce que t’en penses. 

— Merci. 

Cynthia le rangea dans son sac. Vincent l’invita à s’asseoir sur son canapé-lit. Ils se mirent enfin à se pencher sur leur sujet d’exposé. Ils en définirent les thèmes. Vincent se lança dans une longue tirade sur l’importance de la constitution dans les fondements de la démocratie, mais comment celle-ci pouvait également être manipulée à des fins politiques. Cynthia compléta sur la Grande-Bretagne et sa monarchie parlementaire bien plus stable depuis des siècles. Chacun réfléchissait aux arguments pertinents à mettre en avant dans l’exposé. Cynthia avait songé à mettre en parallèle la stabilité de la politique britannique et les nombreux changements de constitution en France depuis la révolution de 1789. Vincent avait jugé sa réflexion non pertinente et hors de propos, il ne s’agissait pas de parler de la France, mais uniquement de la Grande-Bretagne. « Le sujet est clair », avait-il rétorqué, alors elle s’est tue. « Après tout, ce mordu d’essais politiques devait probablement savoir ce qu’il était attendu d’eux », prétexta-t-elle. Leurs interrogations leur avaient permis d’en déduire une problématique et d’esquisser une ébauche de plan. 

—  Je te propose qu’on s’arrête là et qu’on lise chacun de notre côté les bouquins pour voir si on aimerait traiter le sujet sous un autre angle. Et puis, je suppose que tu dois rentrer chez toi non ? 

—  Ouais, il commence à se faire tard, on se revoit quand ? 

—  Vendredi aprèm si ça te va ! On a plutôt bien avancé je trouve. 

— Carrément, à vendredi alors. 

Ils s’étaient relevés tous les deux. Sans même y réfléchir, ils s’étaient fait la bise. Vincent avait légèrement froncé les sourcils et Cynthia s’était mordue la lèvre, mal à l’aise de ce qui venait de se passer.


Une simple bise, ce geste si anodin avait tant bouleversé Cynthia qu’elle y pensa sur le trajet du retour. « Quelle conne », se dit-elle en repensant à ce moment. Elle plongea la tête dans son sac puis en la relevant, elle aperçut le livre jauni de Sun Tzu qu’elle avait emprunté à Vincent. Un peu de lecture lui ferait oublier le malaise. Alors, elle lut la première page et puis les suivantes. 

Fin du chapitre 22 ! Découvrez la suite ici.

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