Chapitre 27 : Alors Cambridge ou Oxford ?

Jamais un garçon ne l’avait tant fait vibrer. Il y avait bien eu cet amour de jeunesse éclair, mais rien de comparable avec cette douce sensation de se lever chaque matin en étant persuadée d’être heureuse. Deux ans plus tard, ses sentiments s’étaient intensifiés. Elle ne s’était jamais lassée de passer sa main dans ses cheveux ébouriffés, d’inhaler son parfum boisé, de poser ses lèvres sur les siennes, de l’écouter parler pendant des heures de son concours d’éloquence, de le voir s’étrangler quand elle évoquait le cours d’humanité scientifique. Elle adorait toutes ces petites mimiques qui ne retiraient en rien son charme bien au contraire. Elle n’imaginait pas sa vie sans Vincent. Aussi, l’idée d’être éloignée de lui pendant un an la terrifiait au plus haut point. 

Tantôt, elle se rassurait à coups de chiffres sortis d’un chapeau : 60 % des sciences-pistes se marient entre eux. Elle longeait les murs et écoutait les bruits de couloirs : nombreux couples se séparaient lors de la 3A. La fameuse troisième année, celle où les élèves réalisent un cursus à l’étranger. Celle où normalement jeunesse doit se faire. Celle où l’on se devait de céder à toute tentation pour expérimenter. Pour beaucoup, il ne fallait qu’aucun engagement farfelu ne vienne gâcher la fête. Dans la bouche de certains et notamment d’Adjoua, il valait mieux partir seule qu’être accompagnée. Notre amour résistera-t-il ? pensa Cynthia. Elle n’osa faire part de ses doutes à Vincent de peur qu’il ne confirme ses craintes. Elle en avait eu des sueurs froides. Des cauchemars de Vincent s’éloignant dans les bras d’une autre la hantaient jour et nuit. 

L’angoisse des affectations la tenait à mesure que la date fatidique du choix des universités approchait. Cynthia s’était toujours juré de ne jamais faire passer ses sentiments avant ses ambitions personnelles. Mais à présent que l’amour était bien réel, que le garçon existait bel et bien, les ambitions personnelles, elles, étaient devenues plus superficielles et interchangeables. Il rêvait de Londres pour assouvir ses désirs diplomatiques, elle, qui ne rêvait que des États-Unis, plus jeune, se disait prête à troquer New York pour Londres afin de rester à ses côtés. À force de se persuader que la Grande-Bretagne lui convenait, Cynthia avait fini par y croire. « Pauvre fille », pensait l’autre Cynthia, celle que le cœur avait étouffée et qui s’exprimait rarement. Elle eut beau parler, elle avait pris sa décision. Elle choisit de suivre Vincent et lui en fit part. 

— Mais t’es sûre de toi ? J’ai cru comprendre que t’avais toujours été attirée par les States ou au pire le Canada même si je n’ai jamais compris pourquoi. 

— Oui, mais je me dis que la Grande-Bretagne serait plus intéressante pour mon projet pro en affaires publiques. 

— Cynthia, je te déconseille de faire ça. Je ne suis pas sûr que ça te convienne vraiment le master des affaires publiques, je te verrais plutôt en RH ou en finances non ? 

— Mais j’ai toujours voulu bosser dans le domaine public, tu le sais ça. 

— Oui, mais…

Il avait légèrement penché sa tête en arrière.

— Je ne pense pas que tu sois faite pour ça. C’est un milieu difficile. Je voulais être médecin aussi avant. Il faut savoir renoncer parfois. Viens-là. 

Cynthia s’était blottie dans ses bras, elle regardait le vide et ne sut quoi répondre. 

— Je compte quand même demander des facs britanniques. 

— Si tu le fais pour moi, ça n’a aucun sens même si tu es à dix mille kilomètres de moi, ça ne changera rien pour nous deux. Je t’aime comme un fou. 

— Non je le fais pour moi, trancha-t-elle. 

Ils s’étaient rendus ensemble dans les réunions d’information sur les facs du Royaume-Uni. Ils avaient pris quelques cafés avec des étudiants en master qui avaient effectué leur échange dans les universités ciblées. Cynthia était convaincue d’avoir fait le bon choix ce qu’elle perdait en renonçant aux États-Unis, elle le regagnait en Europe. Le jour des vœux, elle n’hésita pas une seconde et mit les six universités qui l’intéressaient : quatre en Angleterre, une en Irlande et une en Écosse. Elle était persuadée que Vincent en avait fait de même. 

Le jour du résultat des affectations, trois mois plus tard, elle eut une appréhension. Seule dans son appartement, elle tergiversa plusieurs minutes avant d’ouvrir son mail de réponse. Plusieurs messages de joie et de tristesse fleurissaient sur son téléphone, ajoutant une pression qui paralysait ses membres. Elle prit une grande inspiration et cliqua. Ses yeux défilèrent et analysèrent chaque mot pour en ressortir le sens. Puis ils s’immobilisèrent. Ce qu’elle lut l’acheva. 

University of Edinburgh, Écosse

Elle avait mis ce choix par défaut, car il fallait bien six universités. Elle pensait avoir une place dans une fac londonienne auprès de Vincent. Résultat, elle se retrouverait seule sans son mec dans un pays qu’elle ne connaissait pas et qui n’aurait pas grand intérêt dans sa future carrière. Elle sut enfin ce que signifiait l’amertume et l’impression d’avoir pris la mauvaise décision. Édimbourg n’était qu’à une heure trente de vol de Londres. Cette seule pensée suffit à lui mettre du baume au cœur. Elle appela Vincent pour connaître ses résultats même si elle s’en doutait déjà. Il mit du temps à répondre. 

— Je suis dégoutée, je suis à Édimbourg, mais bon c’est à une heure trente de vol de Londres. Et toi alors Cambridge ou Oxford ? 

— Aucune des deux, lança Vincent d’une voix si basse que Cynthia eût du mal à l’entendre.  

— Quoi ? C’est pas possible, mais tu vas où alors ? 

Vincent semblait prendre à travers le combiné une profonde inspiration. 

— Cynthia, je vais à Cornell.

—Cornell! Mais comment c’est possible ? C’est pas à Londres. Attends, je rêve… T’es pas en train de me dire que tu vas à New York là ? T’es clairement pas en train de me dire ça ? 

— Je suis désolée Cynthia. 

— Non, je ne te crois pas, tu me fais une blague. T’as été pris à Cambridge et t’es en train de plaisanter. 

— Je vais vraiment à Cornell. 

— J’ai dû rater un épisode, je croyais que tu n’avais mis que des facs européennes dans tes vœux ? Tu parlais des États-Unis en disant que tu n’irais jamais étudié dans ce pays de beaufs que la Grande-Bretagne ce serait le Graal pour toi. Non je te crois pas, tu me fais une blague. Tu avais mis les mêmes facs que moi donc c’est impossible.  

— Non c’était faux, mais j’étais persuadé que j’aurais Cambridge ou Oxford, j’ai juste mis les facs américaines comme ça pour sécuriser. 

— Je rêve, mais t’es un gros connard ! On s’était entendus pour mettre les facs suivantes en Irlande ou Écosse. 

— Je… je suis… désolé, mais tu as choisi toute seule. Je ne t’ai jamais forcé à inscrire ces facs. 

— T’as raison, je suis vraiment la plus grosse conne du monde. 

Cynthia raccrocha puis se jeta dans son lit. Elle pleura de rage. Il avait tenté de la rappeler plusieurs fois, mais elle ne répondit pas. Les filles avaient également essayé de la joindre pour savoir où elle serait l’an prochain. Cynthia avait bien trop honte d’avouer qu’elle passerait l’année en Écosse, elle qui ne jurait que par le pays de l’Oncle Sam. Alors qu’elle mouchait l’amas de mucus que la déception avait déclenché, elle constata avec horreur que Vincent avait été confronté aux mêmes questionnements qu’elle. Lui avait privilégié sa carrière à son amour pour elle. Pauvre conne, hurla l’autre Cynthia que la déception amoureuse avait ressuscitée. Ce soir-là, elle reçut un unique message de sa part. 

Je t’aime comme un fou. Cinq mille kilomètres ne changeront rien entre nous. Je t’aimerais toujours. 

Malgré sa rage, elle eut une envie ardente de lui répondre. Elle l’avait littéralement dans la peau. Elle lui en voulait terriblement, mais s’en voulait surtout à elle. Elle s’en voulait de ne pas s’être choisie comme lui s’était choisi. Elle avait fini par l’aimer plus qu’elle-même au point où l’idée de vivre sans lui était devenue insupportable. Elle avait envoyé balader d’un revers tous ces idéaux de femme indépendante. Lui, Vincent, avait maintenu le cap, et ce malgré la distraction qu’elle représentait. Il n’avait pas perdu le fil : sa carrière avant tout. 

Elle ne partageait pas l’euphorie de ses camarades qui se réjouissaient de leurs prochaines destinations. Elle fut jalouse de la joie qui les agitait lorsqu’ils préparaient leur séjour en Asie, en Amérique latine ou en Océanie, des yeux qui brillaient quand ils planifiaient les nombreux voyages qui s’autoriseraient entre deux semaines de cours, des nouvelles langues qu’ils apprendraient, de nouvelles cultures qu’ils découvriraient. Soucieuse de ne pas plomber l’ambiance, Cynthia feint son enthousiasme d’étudier à Édimbourg. Elle s’étendait sur le charme des contrées écossaises, de leur sens de l’hospitalité du folklore du pays. Elle recrachait littéralement la brochure d’étudier à Édimbourg qu’elle avait feuilletée après s’être résignée. Après tout s’il fallait qu’elle y passe un an de sa vie autant qu’elle y aille dans un bon état d’esprit. Ses amies n’étaient pas dupes, elles avaient perçu le discours publicitaire, qui sonnait faux, sortir de la bouche de Cynthia, mais firent mine d’y croire pour ne pas la vexer davantage. 

Deux mois après les résultats, Cynthia n’avait toujours pas pardonné à Vincent qu’elle évitait comme la peste. Ni ses appels, ni ses messages, ni ses lettres d’amour enflammées n’arrangèrent la situation. Cynthia ne sut pas très bien où en était leur couple. Elle n’avait aucune envie de se séparer de lui, mais elle ne souhaitait pas pour autant lui adresser la parole après ce qu’il avait osé lui faire. Il fallait qu’il souffre. Son ultime tentative fut de plaider sa cause auprès de Bébé et d’Adjoua. Ces dernières assaillirent Cynthia à coups de « il s’en veut terriblement », « comprends-le », « ce n’est pas facile ». Ce qui fit grimper d’un autre niveau sa colère. Qui se souciait de ce qu’elle ressentait ? Était-ce facile pour elle de se terrer en Écosse pendant que d’autres découvriraient le monde ? En lui adressant de nouveau la parole. Il aurait tout gagné, absolument tout. 

Cynthia se rendit chez Adjoua qui avait invité les filles à dîner pour une occasion spéciale. Elle toqua à la porte et fut drôlement accueillie. Adjoua, les cheveux tirés dans un chignon parfaitement plaqué, vêtue d’une chemise blanche et d’un pantalon pince lui ouvrit la porte. Elle lui fit un large sourire. 

— Bienvenue Mademoiselle Sia.

— T’aurais pu me prévenir qu’il fallait se saper, lui reprocha-t-elle en lorgnant son rouge à lèvres écarlate.  

Elle l’invita à entrer. La pénombre régnait dans le couloir qui était timidement éclairé par la lumière de deux chandelles du salon. Une odeur de viande grillée caressa les narines de Cynthia et lui mit l’eau à la bouche. 

— Votre manteau, je vous prie. 

— Putain t’es trop chelou Adjoua, qu’est-ce qui se passe ? 

— Votre manteau s’il vous plaît. 

Cynthia s’exécuta. Après avoir accroché son pardessus sur le porte-manteau, Adjoua invita Cynthia à se diriger vers le salon. 

— Elles sont déjà arrivées les filles ? 

Adjoua ne répondit pas, elles continuèrent de marcher en silence. De la musique fut lancée. Les premières notes s’élevèrent et Cynthia sut exactement de quelle chanson, il s’agissait tant elle s’en était délectée lycéenne. Elle l’avait écoutée des nuits entières, seule, dans son lit. Nostalgique, elle se mit à chanter les premières paroles de Mad de Ne Yo. 

She’s starin’ at me,

I’m sittin’, wonderin’ what she’s thinkin’.

Nobody’s talkin’

’Cause talkin’ just turned into screamin’.

And now is I’m yellin’ over her,

She’s yellin’ over me.

All that means

Is neither of us is listening

(and what’s even worse)

That we don’t even remember why we’re fighting.

— Depuis quand est-ce que t’écoutes du Neyo toi ? s’étonna Cynthia. J’adorais tellement cette chanson au lycée. 

— Vous ne me connaissez pas, Mademoiselle Sia. 

Elle continua d’entonner la musique, les yeux fermés, une main posée sur le cœur et l’autre faisant office de micro. Les deux jeunes filles arrivèrent au niveau du salon. Bébé, Paul et Faty se tenaient droits comme des statues de cire, et ne réagirent pas quand ils l’aperçurent. Ils portaient également une chemise blanche sur un pantalon à pince noir. Cynthia, surprise, sentait qu’il se tramait quelque chose. Elle s’avança dans la pièce. Vincent, tout sourire, se trouvait là, près de la table où brûlaient les deux chandelles. Cynthia fut le premier instant émerveillée. Vincent portait le même costume que celui de leur exposé et arborait la même coupe de cheveux. L’instant suivant, elle eut envie de renverser la table près de laquelle il se trouvait. Elle tourna les talons, mais Adjoua se dressa sur son chemin. 

— Je crois pas non, on a bossé comme des chiens toute la journée pour ce dîner, tu vas poser ton cul et l’écouter. 

Après quoi, elle lui attrapa les épaules et la poussa dans les bras de Vincent. Ce dernier lui tira la chaise sur laquelle elle s’assit. Bien qu’elle fût touchée par la délicate attention, elle ne laissa rien paraître et garda une mine renfrognée. Il prit sa main qu’elle retira aussitôt. 

— OK, je comprends que tu sois énervée. Je suis vraiment désolé et si je pouvais retourner en arrière, je le ferais. 

—  Pratique puisque tu sais que ça n’arrivera pas. Et que toit et moi on sait très bien que si c’était à refaire, tu referais exactement la même chose.

— Écoute, je suis désolé pour ce petit traquenard, mais tu répondais ni à mes messages et ni à mes appels. J’avais pas le choix. 

— OK, dis ce que t’as à dire que je puisse rentrer chez moi.  

— Désolé. 

— Ça, je suis au courant, tu l’as répété au moins mille fois. 

—  Qu’est-ce que tu veux Cynthia ? Qu’est-ce qu’il faut que je fasse de plus ? Est-ce qu’on est toujours ensemble ou pas ? 

— J’en sais rien, tout ce que je sais c’est que j’ai toujours la haine contre toi. 

— Ça fait deux mois, je t’ai laissé du temps de digérer non ? 

— Je te rappelle connard que par ta faute, je vais passer un an seule en Écosse pendant que toi tu vas t’enjailler à New York. Un an Vincent un an par ta faute. 

— Je ne t’ai jamais dit d’aller en Écosse bien au contraire je t’ai encouragé à mettre les universités américaines. 

— Mais je voulais te suivre. Putain, mais quelle conne j’ai été. 

— Ce qui est fait est fait, ça ne sert à rien de se morfondre, ça ne changera pas la situation.

— Facile à dire, tu pars à New York. 

— Ouais et ce n’est pas non plus ce que je voulais. 

—  Oh le pauvre ! C’est vrai que t’es vraiment à plaindre. 

— Madame, Monsieur en attendant l’entrée, je vous propose ce cocktail fait maison pour vous détendre, proposa Paul. 

— Merci, répondirent-ils en chœur. 

— Tu vas passer un an de ta vie en Écosse, mais cela ne veut pas dire que tu n’en tireras rien de bon donc il faut que t’ailles de l’avant. 

— Merci sans toi je ne l’aurais jamais su, t’es d’une grande aide Vincent. 

— Et comme je t’ai dit cinq mille kilomètres loin de toi ne changeront rien pour nous deux maintenant si toi tu penses le contraire, c’est mieux qu’on en finisse. Mais ce serait une belle connerie. 

— Pfff, ça me saoule de passer un an loin de toi. 

Il reprit sa main, cette fois, elle laissa leurs doigts s’entremêler. 

—  Un an c’est rien à l’échelle d’une vie non ? 

— Tu veux passer ta vie avec moi ? 

— Pas toi ? Il y a pleins de couples qui ont survécu à la 3 A pourquoi pas nous ? 

—  Mouais… 

— Tu verras ça passera vite, on vivra les meilleures années de nos vies. Et puis on rentrera à Noël, on pourra se voir. 

Bébé fit un large sourire en les voyant rabibochés et déposa le tartare de saumon avocat pamplemousse qu’ils avaient passé la journée à concocter. Cynthia et Vincent rattrapèrent le temps perdu tout en dégustant les mets qui n’avaient rien à envier aux assiettes gastronomiques. Il ne leur restait plus que trois mois à profiter l’un de l’autre avant l’année de séparation et Cynthia ne voulait plus en rater une seule miette.

Fin du chapitre 27. J’espère qu’il vous a plu. Découvrez la suite ici.

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