Chapitre 30 : Tu ne peux pas venir en Chine sans aller à Pékin

Crédit illustration : http://ciiawhatsup.blogspot.com/

Cynthia venait à peine de valider sa période d’essai quand elle rendit visite à Vincent à Shanghai. Elle avait averti Chen Xi qu’elle restait deux semaines sur place. Malgré de nombreuses promesses, les quatre colocataires ne s’étaient pas revues depuis leur dernière soirée à Édimbourg. Aucune d’elle n’avait trouvé le temps de voyager à l’autre bout de la Terre à la recherche d’une époque perdue. Il y avait bien eu Ellen à quelques kilomètres de Paris avec qui Cynthia avait bu un verre quand l’Irlandaise fit un passage éclair dans la capitale. Mais ce ne fut pas la même chose, pas la même ambiance, pas le même lieu, pas le même esprit. La colocation ne devrait rester qu’un agréable souvenir comme un amour de jeunesse dont on se rappellerait avec tendresse les baisers d’antan, mais qu’on ne tenterait pas de raviver. Malgré tout, Cynthia s’imaginait mal séjourner quinze jours à Shanghai sans même revoir Chen Xi, ne serait-ce qu’en souvenir de leurs nombreux fous rires ? 

Chen Xi lui avait promis d’être son guide touristique pendant son trajet. Cynthia déclina gentiment son offre, persuadée que Vincent lui ferait découvrir le pays. D’ailleurs, se reposant encore une fois sur son copain, elle s’était très peu renseignée sur la Chine. Son voyage se résumerait donc à suivre Vincent comme son ombre, comme elle l’avait toujours fait.

Cynthia avait échappé de justesse au climat glacial du mois de février. Fin mars, les températures étaient bien plus clémentes et lui laissaient le loisir de flâner dans le jardin Yuyuan, de lézarder sur l’un des ponts du célèbre jardin tout en contemplant de nombreux poissons frétiller dans les lacs parsemés de quelques fleurs de lotus. Vincent et elle déambulèrent main dans la main sur le Bund et tentèrent de se cacher des quelques paparazzis indésirables qui souhaitaient emprisonner dans leurs appareils de curieux personnages. 

Vincent vivait dans un luxueux appartement au quatorzième étage d’un bâtiment près de Nanjing Road qui surplombait la ville. Le soir, il l’emmena dîner dans un restaurant dans le quartier de la concession française où ils croisèrent des connaissances expatriées également de Vincent. Un groupe d’Allemands avec qui le jeune homme passait le plus clair de son temps à en juger par leurs places prédominantes sur les photos de Vincent. Cynthia n’avait pas retenu tous leurs noms, mais elle se souvient particulièrement d’Hilde. La femme dont elle apercevait la main effleurer régulièrement le bras de son copain et qui n’avait pas l’air si enthousiaste de la voir dans le coin. Après quelques banalités échangées, chacun avait vaqué à ses occupations. 

Cynthia avait passé le plus clair de son temps à tourner en rond dans l’appartement de Vincent comme emprisonné dans une cage dorée. Le jeune homme croulait sous une montagne de boulot. Il faisait l’usage de gros mots pour accentuer l’urgence de sa mission. Sans intervention de sa part, l’humanité disparaîtrait sûrement. Il se levait tôt, rentrait tard laissant Cynthia, seule, dans cet immense duplex. 

Le troisième jour, Cynthia entreprit de faire un peu de ménage. Elle faisait la poussière dans les rangements quand elle découvrit des vêtements de femme. Elle manqua de chuter du tabouret sur lequel elle tenait en équilibre. Elle marmonna pendant des heures, puis construit une multitude de scénarios pour expliquer ces vêtements et les protections hygiéniques qu’elle avait débusqués après une inspection minutieuse des lieux. 

Elle était assise dans le canapé quand Vincent rentra. Elle avait déposé à ses pieds sa trouvaille. 

— C’est quoi ? 

— Quoi ? 

Elle ramassa un premier pull et lui agita devant la figure. 

— Ça, putain, c’est un pull de meuf non ? 

Il regarda attentivement. 

— Mais c’est un pull de Joanne ? Ma cousine, elle m’a aidée à m’installer. 

Il prit une veste au sol. 

— Et ça aussi ! Attends c’est quoi ton délire, tu fouilles dans mes affaires maintenant ? Tu crois quoi là Cyn ? 

— J’sais pas, je suis tombée dessus et ça m’a rendu dingue. C’est vraiment à Joanne ? 

— Chérie, je bosse tout le temps, tu penses que je pourrais aller voir ailleurs ? 

— Non… 

Il prit sa tête entre ses deux mains et la couvrit de baisers. 

— C’est pas bon pour toi de rester enfermée. Sors ! Retrouve ton pote d’Écosse, sinon tu vas devenir folle dans cet appart. 

— Ouais t’as raison. 

Cynthia passa donc plusieurs jours en compagnie de Chen Xi. Cette dernière avait insisté pour qu’elle se rende à Pékin pour visiter la Grande Muraille. 

— C’est criminel Cyn, tu ne peux pas venir en Chine sans aller à Pékin, c’est pas possible. 

Vincent était encore accablé de travail et Cynthia refusait de gaspiller ses deux semaines de vacances, enfermée, seule, à attendre le retour de son prince, en haut de sa tour. Elle céda et partit donc quatre jours visiter la capitale. Elle avait adoré Pékin, bien plus que Shanghai, mais le silence de Vincent l’avait attristée et lui avait quelque peu gâché le voyage. Une nuit, où elle ne trouvât pas le sommeil, elle avait relu ses messages. Elle découvrit avec effroi que depuis des mois elle était la seule à engager des conversations et qu’il ne répondait à ses questions que par de simples phrases bateaux. 

À son retour sur Shanghai, en soirée, elle eut une envie pressante et se rendit aux toilettes. La lunette de celles-ci était baissée. Elle se souvint du nombre incalculable de fois où Adjoua avait hurlé sur Vincent ; il n’abaissait jamais cette foutue lunette. Cynthia doutait que Vincent ait fini par intégrer cette attention à son égard après tant d’années. 

— Il y a quelqu’un qui est venu à l’appart ? lui avait-elle demandé innocemment. 

— Euh… non personne ! 

— T’as même pas fait un apéro ? 

— Cyn, j’ai trop de boulot pour ces conneries.

— Alors, je comprends pas pourquoi la lunette des toilettes était baissée.

— Cyn’, tu deviens complètement parano, je pensais vraiment que ce petit séjour à Pékin te ferait du bien. 

— T’as changé, tes messages… il n’y a rien qui va, balbutia Cynthia. 

— Je t’assure que tout va bien Cyn’. J’ai juste beaucoup de boulot c’est pour ça que je ne t’écris pas non plus des romans, et la lunette t’es sérieuse ? C’est peut-être toi qui as zappé de la baisser avant de partir tout simplement. 

— Tu me mens Vincent… 

— Mais non, crois-moi chérie. 

Vincent tenta de la prendre dans ses bras, mais Cynthia se dégagea.  

— Tu sais quoi ? On va appeler Joanne pour savoir si ce pull est vraiment à elle. 

— Mais arrête t’es complètement folle ! Je vais pas te laisser déranger Joanne à cause de ta parano. Je te trompe pas ma chérie ! 

Les yeux de Cynthia commencèrent à s’emplir de larmes. Elle le sentait qu’il la manipulait, qu’il essayait de la faire douter, mais son intuition lui hurlait qu’elle partageait son amour avec une autre. 

— C’est Hilde n’est-ce pas ? 

Elle avait lâché ce nom sans grande conviction, mais c’est comme si elle l’avait su, dès l’instant où elle l’avait rencontrée à la concession française. Dès qu’elle avait perçu ses longs doigts fins, courir sur son avant-bras.

La figure Vincent se décomposa. 

— Cyn, je te jure que non, il n’y a que toi ! 

— File-moi ton téléphone. 

— Je… je… non… Cyn… Écoute 

— Je veux juste la vérité Vincent, tu me la dois. 

— C’est arrivé que deux ou trois fois…. je… 

Les jambes de Cynthia vacillèrent et ne la portèrent plus. Elle croula sous le poids de ce chagrin d’amour qui la déchirait de part et d’autre. La trahison la mit à genoux. Les premières secondes, elle fut incapable d’émettre le moindre son. Elle tapa vigoureusement du poing au sol et ne put retenir le torrent de larmes qui s’abattit sur le parquet impeccablement ciré. Enfin, elle hurla, elle hurla à s’en arracher les poumons. Vincent ne bougea pas, il semblait ne plus respirer de peur qu’un simple soupir ne lui donne envie de l’achever. Ils restèrent là plusieurs minutes. 

— Je… je te déteste… bredouilla enfin Cynthia. Comment t’as pu me faire ça à moi ? À moi Vincent ? 

Des bouffées de haine lui échauffaient de la pointe de ses oreilles jusqu’au bout de ces orteils. Elle voulait le cogner si fort qu’il en perdrait connaissance. Elle voulait qu’il souffre autant qu’il la faisait souffrir. 

— Cyn je te jure que ça ne compte pas. 

Il s’avança vers elle. 

— Menteur ! vociféra-t-elle. 

Il recula de deux pas. 

— Je te jure que…

— Il y a ses pulls ! Ses tampons ! Et tu veux me faire croire qu’elle ne vit pas avec toi ? Ça se trouve tu lui passes même tes clés connard ! 

— Je… je suis désolé. 

— Mais quelle pauvre conne ! Tu t’es bien foutu de ma gueule. Mais non je te jure, il n’y a que toi gnagnagna… tu crois que j’ai le temps pour ces conneries… gnagnagna… Mon cul, t’as le temps pour en baiser une autre. 

Il s’approcha de nouveau vers elle et tenta de la relever. 

— Dégage connard ! Ne me touche pas ! 

— Cyn… 

— J’veux plus te voir. 

Elle essuya ses larmes et d’un revers de main retira l’excédent de morve que rejetait son nez. 

— Cyn…

— C’est fini Vincent, ça j’peux pas.

Elle ramassa le reste de ses affaires à la hâte et disparut. Elle erra quelques minutes sur Nanjing rôdent. L’agitation et les lumières de la ville qui hurlaient la maintenaient en vie. Au bout d’une marche sans fin, elle appela enfin Chen Xi qui la récupéra, désabusée, sur le boulevard. Cynthia avait le regard dans le vide. Elle avait la sensation que tout souffle d’espoir quittait son corps. Jamais, elle n’avait eu aussi mal.  

Cynthia ferma les yeux un instant, la douleur qu’elle éprouvait, ce soir d’avril à Shanghai, était encore vive, mais rien de comparable à ce qu’elle ressentit lorsque Vincent l’embrassa sous le perron de la salle de réception. L’intensité de ce baiser coupait sa respiration, accélérait son rythme cardiaque et dressait ses poils sur les bras. Vincent était son opium et elle n’en était toujours pas sevrée.

La suite est disponible ici.

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