Chapitre 33 :  » le jour où je me suis oubliée »

Crédit illustration : Nicholle Kobi

Les journées raccourcissaient, les rayons de soleil devenaient rares et le vent automnal, plus agressif, frappait contre les vitres de la chambre de Cynthia. Si même la météo était catastrophique, Cynthia en conclut que sa vie était vraiment chaotique. Elle avait beau chercher, emmitouflée dans sa couette, aucun aspect de sa vie ne la satisfaisait, même son diplôme qui avait toujours été la source d’une grande fierté était devenu dérisoire, risible. Elle supportait à peine son boulot. Le salaire généreux et les petites primes étaient son masque à gaz dans cette vaste fumisterie capitaliste ; des forces invisibles qui la tiraient de son lit chaque matin et la tempéraient quand elle essuyait des remarques désobligeantes. Mais plus les saisons défilaient, plus l’intérêt pécuniaire ne méritait plus autant sa peine. Elle était à bout, mais elle se sentait tout de même indécente de se plaindre au vu de sa situation qui n’était pas si désagréable. Elle passait ses journées, assise, à régler des problèmes administratifs et à être payée pour ne pas faire grand-chose. Elle n’avait pas eu comme sa mère, à se casser le dos, à récurer, à frotter l’innommable crasse de « ces gens » qui la méprisaient. De quoi se plaignait-elle au juste ? En avait-elle même le droit ?

Depuis ce fameux soir, Cynthia n’avait plus adressé la parole ni à Vincent ni à Bébé. Si elle avait mis une croix définitive au marqueur indélébile sur Vincent Héron, elle était affligée du comportement de son amie. Elle oscillait entre la déception et la rage, mais se surprenait parfois à ressentir de la compassion pour Bébé. Elle avait tenté à plusieurs reprises de la joindre ; Cynthia n’avait pas daigné décrocher. C’était bien trop dur, bien trop tôt. Par sa révélation, elle avait percé à jour la naïveté de Cynthia durant quatre ans. Quatre longues années où elle pensait partager la vie de l’être le plus merveilleux, le plus beau, le plus brillant. Quatre longues années à se demander ce qu’elle avait fait pour mériter son étreinte. Quatre longues années à prendre pour parole d’évangile la moindre affirmation de Vincent. Il aurait pu lui annoncer que la mer était rose, elle l’aurait cru. Elle ne l’avait jamais réellement remis en question si bien qu’elle doutait, à présent, de la nature de leur relation. Était-ce un véritable couple ou une rapport guru/élève ? Une admiration injustifiée qui l’avait conduite à prendre de mauvaises décisions qu’elle regrettait amèrement aujourd’hui. À quoi ressemblerait sa vie si elle n’avait pas croisé sa route ? Elle réfléchit à celle qu’elle était avant ; avant de tomber éperdument amoureuse de Vincent. La Cynthia d’avant aurait étudié aux États-Unis pour suivre des cours de stratégie politique. Elle aurait obtenu en stage dans un cabinet ministériel en France ou à l’étranger. Elle se serait épanouie dans une voie qui lui plaisait au lieu de croupir sous un taffe insensé dans une boîte qu’elle haïssait. “Oui, mais, je n’étais pas faite pour ça”, rectifia Cynthia. “C’était Vincent qui te disait ça. Il répétait également que tu étais la seule et pourtant c’était faux. Vincent sait mentir ; pourquoi ne mentirait-il pas sur ça aussi ?“ rétorqua la petite voix dans sa tête. 

Cynthia songea à un article ou plutôt d’un billet d’humeur qu’elle publierait sur la pause Clo’. Elle saisit son carnet sur sa table de chevet et y griffonna quelques idées, folle de rage. Autant que son expérience serve à d’autres. Elle commença à rédiger le billet. La page blanche qu’elle noircissait, à toute vitesse, l’exorcisait. Elle trouva dans l’écriture un exutoire. Quelques larmes lui montaient aux yeux. Elle réalisait à quel point, durant toutes ses années, elle s’était étouffée. 

Le jour où je me suis oubliée 

Alors, non, je ne vais pas vous dresser le portrait d’une femme dans la trentaine, mariée et mère de famille qui aurait cessé d’être coquette pour s’occuper de monsieur et des petits. Si vous pensez ça, c’est que vous n’avez certainement pas lu mon article sur la pression du mariage. Si un ces quatre vous avez la chance de me rencontrer, vous trouverez, au contraire, que je suis plutôt apprêtée comme fille. Toujours on fleek comme on dit. Normal, j’accorde une sacrée importance à mon apparence. Non, mon problème ne se situe pas à ce niveau-là.

Moi, le jour où je me suis oubliée c’est quand j’ai cessé de croire en mes rêves et en moi-même pour finir par croire en celui des autres. 

Pour que vous compreniez mon propos, il faut que je vous parle de la Cynthia du secondaire. Cynthia, Cyn’ pour les intimes, était une adolescente, qui du haut de sa tour HLM, rêvait de changer le monde avec sa petite sœur. Contrairement à d’autres qui avaient grandi dans les blocs, on n’avait pas encore éteint cette flamme qui brûlait en elle. Elle était bonne élève ; il lui était toujours permis d’espérer un avenir meilleur. Elle, ce qui l’animait, c’était de transformer votre quotidien, d’agir sur vos vies. Elle s’était longtemps vu travailler dans les affaires publiques, s’engager en politique. Elle était le genre de fille à être votre délégué de classe au lycée (d’ailleurs, elle l’a été toute sa scolarité), à s’investir dans l’asso de quartier, à baver littéralement devant les débats, à connaître sur le bout des doigts le système politique français. Oui, j’étais ce genre de fille chiante, vous m’auriez probablement détestée si nous avions fréquenté la même école. La Cynthia de dix-huit ans était persuadée qu’elle finirait dans un ministère, du moins c’était la conviction qu’elle avait quand elle a intégré Sciences Po.

Quelle déception ! Quelle trahison ! La Cynthia d’il y a dix ans me demanderait des comptes ! Qu’as-tu fait de ces dix années que la vie t’a offertes ? Qu’as-tu fait de ce précieux temps que tu ne récupéreras jamais ? 

La Cynthia d’aujourd’hui est une femme qui charbonne dans le privé. Alors oui, c’est une entreprise du CAC 40, mais la Cynthia d’avant s’en fiche, elle. La Cynthia d’aujourd’hui occupe un bon poste, mais elle déteste son taffe. On lui avait miroité la recherche de talents, le bien-être au travail, mais elle avait vite déchanté. En fin de compte, elle ne fait que mettre en place des mesures pour surveiller des employés, être du côté des managers et virer ceux dont la direction ne veut plus. Nous les RH, notre boulot c’est de servir les intérêts de la boîte, pas les vôtres. 

Alors comment en suis-je arrivée là ? 

Tout simplement quand j’ai cessé d’écouter ma voix pour me concentrer sur celle des autres. La voix des autres c’est celle de vos parents, d’un pote, d’un professeur, de la société ou de votre mec. Ce sont toutes les voix qui ne sont pas la vôtre et que vous décidez de suivre aveuglément, conscient ou non. Certaines sont plus fortes que d’autres et vous détournent de votre route. C’est exactement ce qui m’est arrivé. Je me suis laissée guider par tant de voix différentes de la mienne que j’ai fini par me perdre. J’ai la chance de me souvenir de qui j’étais et ce à quoi j’aspirais, mais d’autres se sont tellement égarés qu’ils seraient incapables de retrouver le chemin de leur maison, là où se trouve véritablement leur place. 

Aujourd’hui, votre situation vous convient parce que vous êtes peut-être comme moi. Vous avez un diplôme reconnu, votre métier est bien considéré, vous évoluez dans votre boîte, mais croyez-moi tout ceci n’est qu’un écran de fumée. Un matin, vous vous réveillerez en ayant le désagréable sentiment d’être passé à côté de votre vie. Je parle à vous, vous qui êtes des avocats, médecins, architectes alors qu’ils auraient aimé être autre chose. Vous êtes des ronds dans des carrés. Vous n’êtes pas totalement à votre place. Moi, je sais que je ne suis pas à la mienne. J’ai donc pris la ferme décision de faire taire toutes les autres voix pour n’écouter que la mienne. Et vous ? 

À la suite de ce billet d’humeur, Cynthia avait reçu de nombreux témoignages. Beaucoup s’étaient reconnus à travers ses mots. Lire ces quelques messages de soutien avait pansé en partie ses blessures. Elle avait enfin le sentiment de reprendre sa vie en main après l’avoir délaissée tant d’années. Seulement, elle était quelque peu déboussolée. Par où devait-elle commencer ?   

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