Chapitre 34 : Alors, quitte là !

Crédit illustration : Salaam Muhammad

— Cynthia, tu as attendu jusqu’à ton amie d’enfance a eu le temps de se marier, de divorcer et de prendre un nouveau mari. Et toi, tu es encore assise à attendre seulement, lui avait lancé sa mère après avoir appris la nouvelle du second mariage de Linda. 

Cynthia le savait depuis quelques semaines déjà, mais elle avait préféré ne pas l’ébruiter pour justement éviter ce genre de scène. Inutile ! L’annonce du second mariage de Linda était sur toutes les lèvres au quartier. Seule une séquestration de sa mère pendant des jours entiers aurait pu empêcher que cet événement n’arrive à ses oreilles.

Sa mère ruminait. Elle marmonnait quand Cynthia s’approchait d’elle. Elle aurait fait la candidate parfaite d’une émission de télé-réalité « Qui veut épouser ma fille ? ». Certains soirs, Cynthia l’imaginait revenir avec du riz, du plantain et un homme emballé dans un paquet cadeau ; n’importe lequel pourvu qu’il soit capable d’emporter cette vieille fille qui traînait dans ses pattes.

Lasse des multiples assauts de sa mère, Cynthia s’était réfugiée chez sa cousine Rubi à qui elle avait longuement expliqué la pression qu’elle subissait. De toutes, elle était celle qui pouvait la comprendre le mieux. 

— Tu sais ma belle, ne fais pas la même erreur que moi, lui confia Rubi une éponge à la main, frottant une marmite dans l’évier. 

— Rubi, je suis tellement fa -ti-guée, là je ne te raconte que la moitié de ce qu’elle me fait. Je te jure ! Parfois, j’ai qu’une envie c’est de ramasser le premier venu pour qu’on me foute la paix. 

— C’est ce que j’ai fait, regarde où j’en suis. Coincée avec un sale type. 

Rubi frotta davantage le fond de la marmite brûlé. Cette tache-là au moins, elle pouvait s’en débarrasser.

— Pourquoi tu ne pars pas ? 

— Ma belle, j’ai deux enfants avec lui et ce n’est pas tout le temps l’enfer hein. Quand il n’a pas bu, ça va. Je m’attends à Dieu, je prie pour qu’il change son cœur. Nous, les femmes on doit être fortes. 

— Pourquoi on doit être forte ? On n’est pas obligée d’être forte.

Rubi émit un rictus comme si la réponse à sa question était évidente. Elle posa l’éponge et se tourna vers Cynthia. 

— Ma chérie, tu n’as pas fini d’endurer la pression. Tu la vis depuis toute petite et elle te poursuivra jusqu’à la tombe. On te dit de te comporter comme une vraie fille, d’être douce, de savoir tenir une maison, de cuisiner. On veut que tu te maries jeune. Tu crois que quand c’est bon, c’est terminé ? Foutaise, on te parle du premier enfant, puis du deuxième. Si quelque chose ne fonctionne pas dans ton foyer on te jettera la pierre. Il faut que tu sois belle, que tu sois une femme parfaite. Et si tu as le malheur de manquer à ton devoir, ton mari peut aller voir ailleurs. On doit être fortes parce que nous sommes toujours le problème, et ce depuis que la mère de toutes a croqué la pomme. 

— Ce n’est pas une raison de rester Rubi. 

— Je sais, mais qui me dit que ce ne sera pas pire dehors ? 

— Et qui te dit que ça ne sera pas meilleur ? 

— Écoute, tout ce que je te demande ma belle c’est de prendre ton temps. Ne fais pas la même bêtise que moi parce qu’ensuite tu te retrouveras piégée. Si tu ne fais pas face à la pression aujourd’hui tu y céderas toujours et tu passeras à côté de ta vie. Tu m’entends ? 

— Ouais, mais j’en ai tellement marre.

— Alors, quitte là ! 

— Quoi ?! 

— Part de chez toi ! 

— Mais Maman… t’es folle… elle ne voudra jamais. 

— Hum, elle finira par comprendre ! Même elle, je suis sûre qu’elle en a marre de voir tes fesses de vieille fille se promener dans sa maison, pouffa-t-elle. Je te répète, pense à toi, si ça devient invivable, ramasse tes affaires et fuis. Tu as des sous, prends ton appartement et vis ta vie. Moi-même je ne comprends pas pourquoi tu restes encore là-bas. Victoire est partie, Edna est partie, la petite Dorcas va finir par partir avant toi.

— …

— Je sais, dit Rubi qui retourna à la charge contre la tache tenace de sa marmite. Tu voulais quitter la maison de tes parents aux bras d’un homme comme on l’a toutes fait. Mais est-ce que t’en as réellement envie ? Ou tu le fais juste pour les conventions ?

— …

— Cynthia, pense à toi d’abord. Personne ne saura mieux que toi ce qui est bon, pas même Tata. C’est peut-être par là qu’il faut que tu commences pour te retrouver, dit-elle en lui lançant un clin d’œil.

— T’as lu mon article… s’extasia Cynthia.

— Bah bien sûr, je suis tout ce que tu fais, tout ce que t’écris. Je les ai tous lus même ceux que je n’ai pas compris. C’est bien ce que tu fais Cynthia, je suis fière de toi.

Cynthia serra fort dans ses bras Rubi. Elles avaient été proches un temps, mais depuis quelques années, elles avaient fini par s’éloigner. Cynthia ignorait qu’elle serait son plus grand soutien, même Edna n’avait lu que les deux premiers articles et se lassa par la suite. Cynthia relâcha son étreinte et se munit d’un chiffon pour essuyer la vaisselle propre que Rubi venait de terminer. Les yeux de Cynthia s’illuminèrent quand sa cousine évoqua son article sur le marché des fruits ou encore celui sur l’immigration et le copinage dans les allocations de subventions des associations dans les communes.

— C’est là que j’ai commencé à me poser des questions, je me disais bien qu’il y avait quelque chose de louche. Elles avaient toutes envie de faire partie de cette asso ; mais en fait en te lisant, j’ai compris. La mairie passe les sous aux mêmes et justement elle est amie avec le maire adjoint. Tous des escrocs, s’emporta Rubi, dans sa rage la serviette lui échappa des mains.

Rubi geignit en s’abaissant. Cynthia aperçut un énorme bleu sur l’omoplate de Rubi. Elle effleura alors l’hématome ; Rubi se plaint de plus belle.

— Rubi, se désola Cynthia. Tu ne peux pas continuer comme ça. 

— Laisse. 

— Non, je ne laisse pas, s’énerva Cynthia.

La jeune femme déposa la serviette et le verre qu’elle était en train de nettoyer. Elle fixa Rubi qui détournait le regard. 

— Le conseil que tu viens de me donner pourquoi tu ne te l’appliques pas ?  

— Tu veux parler vrai vrai, Cynthia. Où veux-tu que j’aille avec mes deux enfants ? 

— … 

— Je n’ai pas beaucoup de sous, comment je vais les élever ? Si c’était moi seulement, depuis j’aurais foutu le camp, mais je dois penser à eux aussi. 

— Mais tu viendrais à la maison le temps de trouver quelque chose. Il y a de la place. 

Rubi secoua la tête tout en marmonnant des paroles inintelligibles. 

— Cynthia, laisse, ça va aller. Comme je te l’ai dit, il y a des jours où ça va. 

— Mais… 

— Laisse…  

— Je vais lui par… 

— Tu ne vas rien faire du tout, tu es malade ? fulmina Rubi. Tu veux que je disparaisse ici. 

— Je… 

— Cynthia, laisse ça ! 

Cynthia se tut. Elle reprit sa serviette et le verre et essuya en silence. Elles n’étaient pas encore prêtes à avoir cette discussion. Plus jamais Cynthia ne se risquerait à évoquer la vie conjugale de Rubi de la soirée. Elle lui avait alors parlé de la trahison de Bébé. Sa cousine, en bonne chrétienne, l’avait évidemment encouragé à lui pardonner. 

— La pauvre, elle doit s’en vouloir terriblement.

— Et moi ? vociféra Cynthia.

— Oui, bien sûr, mais ce n’est pas facile. C’est délicat de se retrouver dans cette situation. Je connais plein de femmes qui ne l’auraient pas dit. Moi-même on m’a plusieurs fois répété de ne pas rentrer dans ce genre d’histoires.

— T’es sérieuse ? Tu sais que ta pote se fait tromper et tu ne lui racontes rien ?

— C’est délicat…

— Je refuse Rubi, c’est oui ou c’est non.

— Non Cynthia, la vie est beaucoup plus complexe que ça.

— C’est vous qui vous la compliquez.

— Regarde, c’est simple. Est-ce que tu considères que ton amie est mauvaise ? Est-ce que tu penses qu’elle n’était pas sincère avec toi ? Qu’elle se jouait de toi ?

— Elle… non…

— Toi-même tu l’as confirmé, elle a fait ça pour te « protéger », dit-elle en mimant des guillemets.

— …

— Au final, elle a juste mal réfléchi, elle a fait une erreur, ça arrive.

Rubi se mit à bâiller.

— Fatiguée ?

— Tchip, tellement… reconnut Rubi en s’assoupissant sur le canapé.

Les paupières de sa cousine se fermèrent et les secondes qui suivirent, Rubi émit un léger sifflement du nez semblable au son d’un ballon qui se dégonflait. Cynthia prit alors un plaid polaire et la couvrit, puis elle se rendit dans la chambre des enfants où elle squatta le lit du dessus.

Allongée, les yeux rivés sur la suspension, Cynthia réfléchit à tout ce que Rubi lui avait conseillé. Sa mère lui livrait une véritable guerre froide. Cette ambiance qui avait commencé il y a presque cinq ans la pesait. Elle ne serait pas mariée avant la fin de l’année et sa situation allait probablement s’empirer. Fuir pour se préserver. Cette phrase n’eut jamais autant de sens que dans cette situation. C’était décidé, elle partirait. 

Cynthia songea à la façon la plus diplomate de révéler à ses parents son désir de quitter le nid, un nid qui depuis ses 25 ans ressemblait davantage à une cage de combat de coqs. Elle avait, un temps, pensé rebondir sur une des piques quotidiennes de sa mère. « Trop irrespectueux », conclut-elle. Elle se ravisa et opta pour une lettre envoyée le jour de son départ, mais elle jugea cet acte trop lâche. Puis, elle décida qu’une invitation au restaurant pour annoncer son envol serait parfaite. Elle dévoila son plan à Edna qui l’en dissuada. 

— Pose-toi sur le canapé avec eux et dis-leur. Pas besoin d’un resto. Fais simple. Et surtout, attends que ce soit sûr. Ne leur en parle pas avant. 

Cynthia avait suivi le conseil de sa sœur. Elle entama ses premières recherches d’appartement lors de ses longues heures d’ennui au travail. La semaine d’après, elle prit un rendez-vous avec sa banquière pour s’assurer du montant qu’elle pouvait emprunter. Dans la solitude de sa chambre, elle se projeta dans sa nouvelle vie. Elle avait les moyens de se rapprocher de la capitale et elle ne s’en priverait pas. Elle sacrifia ses pauses-déjeuner et écourta ses journées de boulot pour visiter quelques appartements. Chaque recherche avait son lot de désagréments ; celle d’achat immobilier ne dérogeait pas à la règle. Entre les visites à vingt dans un 40m2, les prières pour qu’aucun couple CDI ne craque sur le bien et le regard de suspicion que lui lançaient certains proprios quand ils se rendaient compte de la véritable apparence de Cynthia Sia. Parfois, elle aurait aimé porter un patronyme qui ne laisserait aucun doute sur qui elle était, de sorte que chacune des parties ne perdrait alors aucun temps à se rencontrer.

Cynthia jeta son dévolu sur un petit bijou neuf au deuxième étage d’une belle résidence à la bordure de Paris, proche de toute commodité. Elle signa un mardi. On lui donna les clés le jeudi suivant. Le vendredi soir, elle foula le sol de son appartement. Le sien. Cynthia était chez elle. Pour le moment, son habitation ressemblait plus à un squat qu’à un vrai lieu de vie, mais qu’importe elle était enfin dans son espace, prête à prendre un nouveau départ.  

Cynthia trouva le courage d’annoncer la bonne nouvelle à ses parents. Elle s’assit dans le canapé, près de son père avachi, obnubilé par une émission politique. Elle l’assista en silence, concentrée sur le débat houleux sur la lutte contre la fraude fiscale qui agitait le plateau. Quand la tension fut retombée, elle appela sa mère, occupée en cuisine qui les rejoignit. Cynthia se tourna vers eux, le regard ferme et leur annonça qu’elle quittait le cocon familial. Sa mère avait d’abord cru à une blague. Puis, elle avait tenté par tous les moyens de l’en dissuader, prétextant qu’elle n’était pas prête, que ça ne se faisait pas. Face au mutisme de sa fille, elle s’était alors mise en colère et usa de chantage affectif. Cynthia serrant les clés de son appartement dans sa poche n’avait pas cédé. Elle partit. Sa mère finit par l’accepter.

Cynthia avait sanctifié son nouveau temple en se baladant dans son plus simple appareil dans toutes les pièces. Elle avait pris un plaisir particulier à récurer les moindres recoins, à passer la serpillère, et à décorer son appartement à l’image des intérieurs qu’elle épinglait à tour de doigt sur Pinterest. Elle avait déniché des petites merveilles en flânant dans une brocante, un dimanche matin. Elle ne trouvait rien de plus agréable que d’être chez elle. Sans bruit, sans pression ni menace. Son cœur était enfin apaisé.

Une pendaison de crémaillère officialisa cette nouvelle vie auprès de tous. Elle avait invité Linda et d’autres amies du quartier, les filles de Sciences Po. Malgré la pléthore de messages et d’appels que lui adressait Bébé, Cynthia n’avait pas jugé bon de la convier. Ces derniers mois, les assauts de Bébé s’étaient faits de plus en plus rares. D’une vingtaine par jour, il y en avait à présent que trois par semaine.

Bébé lui manquait, pourtant, terriblement. Quand elle eut son appartement, elle eut une pensée pour elle. Quand elle se voyait avec Adjoua et Faty, son rire cristallin résonnait dans sa tête.

Un soir, Cynthia trouva dissimulée dans son courrier une lettre manuscrite rédigée par Bébé. Elle avait reconnu son écriture si brouillonne, mais si particulière. Cynthia en fut bouleversée. Elle croyait lire la missive d’un prétendant éconduit. Bébé se livrait sur ses sentiments, sur cette amitié chère à ses yeux, sur le manque qu’elle ressentait et sur l’impression qu’on lui avait arraché une sœur depuis leur terrible dispute il y a neuf mois. Elle évoquait son mensonge et l’importance du pardon. Bébé n’avait pu s’empêcher d’y glisser quelques proses religieuses pour attendrir son cœur. Quand Cynthia eut fini de déchiffrer les quelques lignes écrites au stylo plume, elle envoya un simple message à Bébé. 

J’ai reçu ta lettre. On oublie tout, mais ne me mens plus jamais. 

« C’est promis », avait-elle répondu. 

Depuis, elles s’étaient vues trois fois seules, puis avec les filles. Elles peinaient à retrouver leur complicité d’antan, mais elles avaient le mérite d’essayer. Bébé lui avait demandé ce qu’elle envisageait pour fêter son vingt-neuvième anniversaire. Cynthia avait mûrement réfléchi et s’était résignée. Elle n’avait strictement aucune envie de se réjouir de l’absence d’avancée dans sa vie. Hormis son nouvel appartement, elle ne voyait rien à célébrer. Niveau professionnel, bien qu’elle évoluait, elle n’était plus épanouie et s’interrogea. L’avait-elle même déjà été ? Côté sentimental, depuis ses nombreuses incartades avec Vincent, c’était le néant. Elle avait bien rencontré certains hommes, mais aucun ne lui convenait. Elles les avaient zappés aussi vite qu’un mauvais programme de télé. Oui, Cynthia ne voulait absolument pas souffler ses vingt-neuf bougies. Et malgré les réticences de ses amies, elle ne céda pas. 

Le 16 septembre, elle fit juste l’amer constat qu’en neuf mois elle n’avait pas changé. Sa voix, elle l’écoutait bien, mais cette dernière ne lui donnait pas de direction à suivre, alors elle continuait d’errer, de regarder sa vie lui filer entre les doigts.

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