Chapitre 36 : l’histoire se répète

Crédit illustration : hillarydwilsonart

Cynthia avait relu plusieurs fois cet unique mot qu’elle voyait apparaitre sur son écran. « Salut », simplement. Bledji n’avait posé aucun contexte, il ne s’était pas excusé de son mutisme et il ne s’était pas extasié de l’avoir croisée. Il s’était contenté de ce geste anodin qu’il n’avait pas su faire une heure plus tôt.

Cynthia saisit son téléphone et tapota son message. Puis, elle se ravisa. Ses jambes brûlaient encore de sa douloureuse rencontre avec Inaya. Il avait une femme et une fille, ce n’était pas correct. Et Cynthia s’était toujours juré de rester correcte, elle ne ferait jamais partie de la team des deuxièmes bureaux, de celles qui n’étaient pas respectables. Hors de question ! Alors elle rangea son portable dans sa poche et ne le ressortit que pour connaître son itinéraire pour rentrer chez elle.

*

Linda, vêtue d’un caftan d’un blanc immaculé, était apparue, derrière le rideau de perles, perchée sur une amariya aux dorures si scintillantes qu’elle aveuglerait n’importe quel malheureux qui s’en approcherait. Tout était éblouissant chez elle, de l’éclat de son sourire à la parure étincelante qui ornait son cou et ses oreilles. La belle tanguait au rythme des percussions du bendir et des exaltations des invités. Cynthia frappait des mains et balançait légèrement la hanche quand elle aperçut près du palmier, Bledji électrisé par l’entrée des mariées. Son cœur se serra. Elle regarda attentivement, car elle doutait de sa vue. Puis, elle l’aurait croisé s’il avait été là, à la mairie ou dans le cortège. Peut-être avait-elle simplement halluciné. La salle baignait dans une lumière tamisée aux tons ocre et pourpre, il y régnait une chaleur étouffante et puis les visages faiblement éclairés à la bougie pouvaient donc lui donner l’impression qu’il était bien réel. Cynthia ne tapait plus des mains sur le tempo. Elle avait plissé les yeux, observant le prétendu Bledji. L’homme en question tourna brusquement la tête comme s’il s’était senti épié. Alors, ses épaules s’affaissèrent, son entrain déclina. Il avait cessé de s’ambiancer. Leurs regards se croisèrent et Cynthia comprit qu’il ne pouvait s’agir que de lui.  

Bledji partageait son couvert avec les fréquentations d’Houcine, le frère de Linda. Leur table exhalait la transpiration, la musculation et les parties de FIFA. Il n’y avait aucune trace d’Inaya ou de sa femme, juste des vieux potes de lycée se tapant des barres. 

Cynthia jetait des coups d’œil de temps en temps vers sa direction. Il avait l’air de bien s’amuser, contrairement à elle qui comblait le vide de ses conversations avec ses voisines en sirotant son verre d’oasis. Linda avait dû se tirer les cheveux pour la placer. Cynthia était une amie d’enfance, mais qui ne s’entendait pas avec ses autres amies d’enfance. Elles ne fréquentaient pas le même groupe de filles au lycée. Linda avait alors installé Cynthia à la table des naufragés sociaux, un savant mélange d’individus rencontrés au hasard de la vie : deux pratiquantes de yoga, une ancienne collègue de job étudiant et trois autres personnes qui n’avaient pas daigné décliner leur identité. Les rares tentatives de communication se soldèrent par un échec cuisant. Ils ne lâchèrent plus leur smartphone. Malgré le sourire radieux qu’elle affichait, Cynthia s’ennuyait fermement. Il était inutile de s’approcher de Linda qui était occupée à revêtir sa quatrième tenue. Alors, Cynthia jongla entre son téléphone et Bledji, ses deux seules distractions de la soirée.  

Les minutes passèrent et le manège oculaire ne fut plus aussi désopilant. Cynthia quitta la table et partit se rafraîchir quelques instants aux toilettes. Quand elle s’était levée, le fin drapé de soie avait virevolté. Elle soupira devant la glace des toilettes. « Allez une petite beauté et ça ira mieux ». Elle repoudra son front qui luisait comme un beignet frit. Elle se remit une couche de rouge à lèvres et rosa du bout des doigts ses pommettes. Le peu de couleur lui donna meilleure mine.  

Elle rangea son attirail et fut troublée par une voix modulée qui s’élevait derrière la porte d’entrée des toilettes. Elle pressa la poignée et aperçut dans l’entrebâillement Bledji, en pleine discussion avec un des serveurs, élégant et encore plus beau que dans ses souvenirs. Sa respiration s’accéléra. Elle songea un instant à rester dans les toilettes le temps qu’il disparaisse. « Mais t’as quel âge sérieux ? » s’insurgea-t-elle. « T’es une adulte ou pas ? » « bouffonne ». Piquée par l’insinuation et ne voulant pas passer pour une dégonflée auprès… d’elle-même, Cynthia poussa brusquement la porte sans avoir réfléchi à ce qu’elle faisait. C’est au moment où elle fit face à Bledji, qu’elle se décomposa comme s’il venait de l’apercevoir totalement nue.

— Cynthia ? s’exclama-t-il. 

Il avait donc une voix et il savait parler.

— Bledji ? 

La jeune femme fit mine d’être surprise. Aussitôt, il la serra dans ses bras. C’était une embrassade plus intense que toutes celles qu’elle avait connues, longue, chaleureuse et d’une étreinte ferme. Bledji la pressa tout contre son buste comme s’il craignait qu’elle ne lui échappe de nouveau, comme s’il tentait de rattraper toutes les secondes où elle n’avait pas été blottie tout contre lui. Cynthia laissa d’abord ses bras pendre le long de son corps, droite comme une planche. Puis, le souffle saccadé de Bledji détendit ses muscles raidis. Peu à peu, elle enroula ses bras autour de lui. Enfin, elle posa délicatement sa tête sur son torse. On aurait pu la bercer dans ses bras, elle y aurait dormi des heures. Le temps s’arrêta l’instant d’un enlacement. Certainement, engourdi Bledji avait fini par libérer Cynthia.   

— C’est vrai que j’aurais dû me douter que tu serais là, Linda c’est ta pote. 

— Ouais et… et.. Toi qu’est-ce que… ? 

— Qu’est-ce que je fous ici ? Houcine m’a invité.

— Pourquoi tu ne m’as jamais répondu ?

— Quoi ? feignit Cynthia. Décidément, elle avait un talent d’actrice. Peut-être devrait-elle songer à une reconversion.

— Te fiche pas de moi, tu m’as laissé en « vu »…

— Je… j’ai dû oublier de te répondre.

— Mouais… lança Bledji pas convaincu par son excuse.

— J’ai halluciné. Ça fait quoi ? Dix ans qu’on ne s’est pas vus depuis… hum…

Il se racla la gorge. 

— Ouais depuis l’Écosse ! Alors ça y est, t’as ta petite vie rangée ? Une femme, une fille. Inaya. D’ailleurs, elle est trop chou. Elle a ta bouche.

Bledji écarquilla ses yeux puis éclata de rire. Il avait eu cette même expression stupide quand Cynthia avait fini par lui faire comprendre le rôle du Sénat. À sa tête, Cynthia devina qu’il venait de réaliser quelque chose.

— C’est pour ça que tu ne m’as pas calculé, s’esclaffa Bledji. Tu croyais qu’Inaya était ma fille et Patty ma femme. Mais oui…

Il se tapa le front avec la paume de sa main comme s’il était bête de ne pas y avoir pensé plus tôt. C’était une évidence. Cynthia l’observa, effarée.

— Je… ce ne sont pas tes…

— Non… confirma Bledji.

— Ah…

Cynthia se sentit idiote.

— Patty est ma demi-sœur et Inaya est sa fille, ma nièce. Quand tu nous as croisés, elle cherchait une tenue pour un mariage. Et…

— Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

— Je ne sais pas, j’y ai pas pensé, c’est tellement évident pour moi que je ne me suis pas imaginé un instant que t’aies pu croire ça.

— Mais pourquoi tu disais rien, t’es resté planté là comme un con dans le rayon.

— Toi aussi, je te rappelle.

— Oui, mais…

— La vérité… j’étais choquée de te revoir, en plus dans une boutique de robes de mariée… j’étais persuadé que… voilà… que t’étais engagée avec ton mec d’Écosse.

— Vincent ?!

Ce fut au tour de Cynthia de pouffer de rire.

— Pas du tout, je… bon non… je cherchais une tenue pour ce soir. Alors t’en penses quoi ? demanda-t-elle en faisant un tour sur elle-même.

— T’es magnifique, avoua-t-il une étincelle dans les yeux.

Cynthia sourit.

— Alors, tu deviens quoi ? T’as continué la musique ?

Cynthia s’appuya contre le mur. Ils discuteraient longuement. Ils avaient dix années de silence à rattraper.

— Ouais carrément, je suis label manager maintenant. 

— Hein ? C’est quoi label manager ? 

— En gros, je déniche les nouveaux talents, ça me permet d’avoir un pied dans le métier, de me créer un réseau et de continuer de bosser sur mes productions jusqu’à ce que mon heure arrive. 

— Génial, je suis super contente pour toi. T’as pas lâché tes rêves.  

— Jamais même si c’est dur parfois ! Et toi alors ? 

Cynthia resta silencieuse un court instant. Elle haïssait cette question, cette question où seules deux réponses s’offraient à soi. La première, prétendre que tout allait pour le mieux dans sa vie. Ou la seconde, se lamenter sur chaque aspect personnel et se rendre compte à quel point on était tombé bien bas et que notre existence ne ressemblait en rien à ce que l’on avait imaginé des années plus tôt. Qu’étais-tu devenu Cynthia Sia ? Une âme esseulée et trahie dont les mauvais choix l’avaient conduite au sombre pays des regrets ? En guise de réponse, Cynthia émit un rictus. 

— Euh, ça va ? 

Si Bledji continuait de la sonder ainsi elle finirait par fondre en larmes. 

— Ouais… ouais… ouais… ça va. Ah ! j’ai un appart. 

Elle leva le doigt, victorieuse d’avoir trouvé l’unique point positif de sa vie, celui qui ne lui donnait pas le sentiment d’être une pauvre merde. 

— Oh bien. T’as bougé de chez toi ? 

— Ouais, il était temps. Je n’en pouvais plus. 

— Tu… Tu t’es installée… avec ton mec ? 

Il s’était éclairci la voix, puis avait légèrement hésité à poser cette question comme s’il en craignait la réponse. 

— Non, j’ai acheté seule. 

Ils souriaient tous les deux à cette réponse. 

— Donc je suppose que tu n’es plus avec celui avec qui t’étais en Écosse ? 

Elle eut ce même rire agaçant.  

— Oh là, non du tout. D’ailleurs, c’est marrant que t’aies pu penser qu’on soit sur le point de se marier.  

— Aïe, sujet sensible. 

— T’imagine pas à quel point. 

— Je ne te cache pas que cette nouvelle me fait très plaisir. 

Cynthia sourit timidement. Après tout ce temps, elle n’aurait jamais cru qu’elle puisse encore l’intéresser. Elle se remémora sa fuite, il y a dix ans. Il avait toutes les raisons du monde de l’ignorer. 

— Alors comme d’habitude, tu ne dis rien

— Je… je repense à l’Écosse. 

Bledji éclata d’un rire franc. 

— J’avais tellement honte, cette nuit-là. Mais, le passé c’est le passé non ?  

— Ouais et si c’était à refaire, je ne ferais pas la même erreur. On pourrait aller boire un café ensemble un de ces quatre si t’as le temps.

Bledji baissa la tête. 

— OK t’as l’air super emballé. Désolée de t’avoir proposé.

— Non non ça n’a rien à voir avec toi, mais tu sais ce job de label manager. 

— Oui ?

— Bah, c’est dans une maison de disque à Toronto. C’est pour ça qu’Houcine m’a invité, je repars mardi au Canada. 

— Ah…

Cynthia eût la sensation qu’on venait de lui renverser un seau d’eau glacée sur la tête. Pas qu’elle s’imaginait vivre une romance à Paris avec Bledji, mais elle avait espéré un peu palpiter de nouveau dans ses bras. Cette nouvelle lui avait fendu le cœur. L’histoire se répétait et ils ne pouvaient rien y faire. Ils étaient condamnés comme deux amants maudits à ne jamais pouvoir être ensemble.

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