Chapitre 39 : Tout n’est pas linéaire dans la vie Cynthia

Crédit illustration : Omike Anim

— T’as été silencieuse tout le dîner, dit Bledji sur le canapé en caressant le visage de Cynthia qui était allongé sur ses cuisses.    

— …

— Je vois bien que t’es mal, dis-moi ce que t’as. 

— Non, c’est con. 

— Laisse-moi en juger. 

— … 

— T’es en vie, t’as une famille, des amis, mais entre deux éclats de rire, tu m’as l’air si triste. Dis-moi ce que t’as Cynthia.  

Cynthia soupira. 

— Je… je… ma vie me saoule Bledji.

— Tu plaisantes ? 

Cynthia leva les yeux au ciel. 

— Tu vois pourquoi je n’en parle jamais… Qui me prendrait au sérieux ? Je n’ai pas à me plaindre pourtant… je… je ne suis pas satisfaite. Et je me rends compte que je t’envie grave. 

— Tu m’envies, moi ? lança Bledji incrédule. 

Cynthia se redressa

— Oui je t’envie. Je t’envie parce que t’as eu le courage de poursuivre tes rêves, je t’envie pour la relation que t’as avec ta mère. Je t’envie parce que tu m’as l’air tellement heureux et moi… et moi… je… suis une putain de frustrée. J’ai l’impression de stagner pendant que vous tous vous avancez. 

— T’es une fille superbe Cynthia, je te jure…

—…. 

— Ça me fait de la peine que tu te sentes si mal. 

— T’inquiète demain, ça sera oublié et je recommencerais ma petite routine comme je le fais depuis cinq ans. 

— Écoute pour tes rêves, prends juste le temps de réfléchir vraiment pour savoir ce que t’as envie de faire. Moi aussi je me suis cherché pendant un long moment avant d’accepter cette voie. Je ne t’ai pas tout raconté, mais j’ai tenté la fac de droit, puis d’éco avant de rejoindre le master industries créatives. Un jour, j’ai pensé à ouvrir un fast food africain où on vendrait de l’aloco et du garba. J’ai eu l’idée de créer une appli de rencontres musicales. J’ai voulu monter une asso pour favoriser les échanges culturels au pays. Bref, il faut que tu comprennes que tout n’est pas linéaire dans la vie Cynthia. Et ma mère… 

Il fit une pause puis sourit. 

— Ma mère et moi, on n’a pas toujours été aussi complices. J’étais con et je lui en ai beaucoup voulu pour le divorce, pour la garde, pour mon départ à Toulouse. Je lui ai reproché de ne pas s’être assez battue pour moi, pour que je reste avec elle, avec mes amis, avec toi… À l’époque, j’avais le sentiment qu’elle m’avait abandonné. Ouais c’était ça, je me sentais abandonné. 

— Et comment ça s’est arrangé ? 

— Je lui en ai parlé. On en a longuement discuté et on s’est pardonnés. 

— Vous avez juste parlé ? demanda Cynthia plus que dubitative. 

— Je te jure. Une bonne discussion entre une mère et son fils. C’est exactement ce qu’il te faut avec la tienne. 

Cynthia émit un rictus. 

— Moi, ma mère, Bledji, ma mère, c’est… particulier. Elle n’est pas comme la tienne. J’ai le sentiment qu’elle ne m’aime pas.       

— Qu’est-ce qui te fait penser ça ? 

— Pas de câlins, pas de paroles tendres. À chaque fois qu’elle me parle, c’est pour me clasher, me reprocher un truc. Elle ne me complimente jamais. Jamais !  

— C’est peut-être sa façon à elle de te dire qu’elle t’aime.  

— Pfff ! tu rigoles ? 

— Et puis toi-même, est-ce que tu es affectueuse, attentionnée ? 

— …. Mais c’est moi sa fille. 

— Tu connais nos parents Cynthia. Et puis là, tu n’as qu’une version et tu sais très bien que dans une histoire, t’as besoin des deux versions. Parle avec ta mère, tu serais surprise Cynthia.

— T’as peut-être raison. 

— Tu n’oublieras pas de me remercier quand tu te taperas de grandes conversations avec ta mère hein ? 

Cynthia laissa échapper un rire cristallin. 

— Ça fait plaisir de t’entendre rire de nouveau, Cynthia, dit Bledji en glissant son index le long de sa joue. 

Cynthia fit abstraction du temps qui s’écoulait lentement. Il sembla figé, suspendu aux lèvres de celui qu’elle mourrait d’embrasser. Bledji et elle se regardèrent intensément. Le souffle coupé, maintenu par une excitation qui les tenait en haleine. Bledji s’avança doucement. Puis, Cynthia ferma les yeux, prête à savourer l’exquis instant. 

*

Quand Cynthia se réveilla, nue, aux côtés de Bledji paisiblement endormi, elle avait perdu toute notion de temps. Elle se souvint juste de la symbiose de leurs deux êtres, de la symphonie de leurs deux corps et du doigté du virtuose qui l’avait maintenue éveillée toute une nuit. Un sourire irréfrénable se dessina sur ses lèvres au souvenir de cette soirée magique. Elle se retourna, puis couvrit de baisers le cou de Bledji comme pour le remercier de ce week-end dont elle appréciait chaque seconde.

C’était un dimanche, Cynthia se le rappelait à présent. Demain, elle partirait de nouveau travailler et mardi Bledji s’en irait. Alors son ventre se noua déclenchant une douleur aigüe qui lui tordait les entrailles. Ce bonheur simple n’était pas éternel et elle devrait y renoncer beaucoup trop tôt. Cynthia posa sa tête contre son torse à peine velu et écouta son souffle régulier et les battements de son cœur. Elle laissa parcourir son doigt sur les contours de son buste comme pour enregistrer chaque courbe de son corps. Elle se les remémorerait quand il aurait disparu, se les redessinerait dans son esprit. Ses caresses réveillèrent Bledji qui ouvrit douloureusement les paupières. Il sourit en l’apercevant à ses côtés. Lorsque Bledji sortit enfin de sa léthargie, ils jouèrent de nouveau la même symphonie, et ce jusqu’à son départ de Paris. 

Bledji resta auprès de Cynthia le temps de son séjour en France. Une amère sensation de déjà-vu coupa l’appétit de Cynthia, Bledji et elle profitant des derniers instants avant une séparation contre laquelle ils ne pouvaient lutter. Ils évitèrent de se faire des promesses. Ils ne savaient que trop bien où toutes finissaient : au fond d’un dossier archive d’une boîte mail.  Leurs vies continueraient et leurs baisers ne seraient que d’agréables souvenirs. 

Le jour du départ, Cynthia qui travaillait ne put accompagner Bledji à l’aéroport.

Entre deux réunions et de fausses urgences, elle s’imaginait le suivre, courir derrière son avion pour Toronto, grimper à l’intérieur, puis lui hurler son amour, lui avouer que toutes ces années écoulées n’avaient rien changé à ce qu’elle ressentait pour lui. « Jusqu’où irait-on pour son âme-sœur ? Jusqu’au bout du monde non ? » Elle se voyait emmitouflée dans une doudoune aux plumes d’aigle royal de Sibérie, affrontant le froid canadien par amour pour Bledji. Puis sa vieille amie retrouvée, celle qu’elle avait tu tant d’années, lui rappela qu’elle éprouvait également cette passion pour Bledji, Vincent et puis Djibril et puis encore Vincent et enfin Bledji. Et au rythme incessant auquel cette Zumba des sentiments s’enchaînait, peut-être qu’avant la fin de l’année elle aimerait une fois de plus Djibril. Alors, elle ne dit rien et accepta que Bledji s’éloigne en silence.

Le soir même, Cynthia se plongea de nouveau dans ses années lycée, celles où elle était elle-même et non la pâle copie d’une Cynthia frustrée qu’elle était devenue.  Plus jeune, elle rêvait d’une autre vie, celle d’une personne qui influencerait positivement le quotidien des gens, qui améliorerait leur existence. Cette Cynthia avait cédé sa place à sa jumelle diabolique : une responsable de ressources humaines qui complotait pour cacher des cadavres dans des placards, qui terrifiait, manipulait et qui n’influençait rien d’autre que la consommation d’expressos du distributeur de Milagro. Au fil de son introspection, elle comprit avec stupeur que son choix de master l’avait conduite à cet instant tragique. Celui-là même où une personne a le sentiment d’avoir complètement raté sa vie. « À quel moment on décrète qu’on a raté sa vie à seulement vingt-neuf ans ? Depuis quand ? Ce n’est rien vingt-neuf ans. Il y a des gens qui se sont accomplis à cinquante ans », songea Cynthia. 

Cynthia appliqua les conseils judicieux de Bledji. Elle réfléchit. Elle entama des recherches pour s’orienter dans la fonction publique, un comble pour une diplômée de Sciences Po. Puis, elle se souvient des classes préparatoires pour réussir les concours administratifs. Son seul statut de diplômée lui ouvrait les portes d’un des plus grands savoir-faire de la prestigieuse école. Malheureusement, les dépôts de candidature étaient clos pour cette année scolaire. Les prochaines échéances étaient en juillet. Cynthia rit de sa bêtise. Elle n’allait quand même pas tout quitter pour réaliser son vieux fantasme. Non, demain, elle reprendrait le cours de sa vie et serrerait les dents pendant quarante ans comme la moitié des Français. Elle ferma son ordinateur portable, puis oublia ses soucis un temps en se plongeant dans l’intrigue d’une nouvelle série. Elle reçut un message de Bledji.

Merci pour ces presque 3 jours avec toi. Si seulement, on vivait dans le même pays.

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