Chapitre 40 : Cynthia ouvre bien les yeux, écarte tes narines, secoue tes oreilles un peu !

Crédit illustration : Debra Cartwright

Sa mère fronça légèrement un sourcil à l’entente des paroles de sa fille. Elle planta l’aiguille qu’elle tenait à la main dans le pantalon patte d’éléphant de Dorcas qu’elle était en train de raccommoder. Elle tendit l’oreille pour s’assurer d’avoir bien saisi sa demande.

— Maman… je t’invite au restaurant, répéta Cynthia.

— Mais pourquoi faire ? Il y a à manger à la maison… si t’as faim, tu passes seulement.

— Maman… vendredi soir, je t’invite à dîner. T’as pas le choix en fait.

— Hum… Cynthia, j’espère juste que tu n’es pas enceinte, lança-t-elle en brandissant un index menaçant.

— Non…, s’indigna Cynthia.

— Mais pourquoi alors ?

— Mais, c’est grave ça ! J’ai pas le droit de vouloir passer du temps avec ma mère ?

Sa mère saisit l’aiguille et se mit à coudre de nouveau, mais regarda sa fille du coin de l’œil comme si cette invitation soudaine cachait une mauvaise intention. Sa mère avait pensé à une grossesse non désirée hors mariage, à une demande de somme astronomique, mais Cynthia était sans aucun doute son enfant la plus aisée et ce serait même elle qui irait retirer quelques sous à sa fille. La pugnacité avec laquelle sa mère plantait l’aiguille dans le pantalon de Dorcas indiquait qu’elle n’avait toujours pas deviné l’entourloupe de ce geste. Cynthia afficha un sourire triste. Sa mère était si peu habituée à recevoir en dehors des fêtes et des anniversaires que la moindre attention lui paraissait suspecte. Cynthia se rendit compte de son propre égoïsme. Tout comme sa mère n’avait jamais exprimé de sentiment envers elle, elle n’en avait pas eu également à son égard. Sa mère laissa tomber le pantalon sur ses jambes.

— Mais ton père…, songea-t-elle, comment il va faire ?

Cynthia leva les yeux au ciel.

— Rappelle-moi l’âge de papa, c’est un grand monsieur il pourra s’en sortir deux heures sans toi hein.

Cynthia savait pertinemment que sa remarque aux frontières de l’insolence serait accueillie par un tchourou bien salé. À peine eut-elle fini sa phrase que sa mère l’en arrosa d’un aussi long qu’un morceau de musique.

— Vous, les femmes de l’an 2000, vraiment. Je ne sais même pas pourquoi je m’épuise avec toi, de toute façon je préparais la veille ou bien Dorcas s’en occupera.

Cynthia s’abstint de rétorquer. Si elle voulait saisir la chance de discuter avec sa mère, il valait mieux qu’elle ne la braque pas. Alors, elle se tut et la regarda raccommoder le vieux jean de sa petite-sœur en silence.

*

Le vendredi soir, la mère de Cynthia apparut sur le seuil de la porte. La bouche en cœur et habillée par le rouge à lèvres Iman qui trônait dans la salle de bain depuis des années déjà. Elle avait également troqué ses vieux jeans et t-shirt pour un pagne qu’on lui avait amené du pays deux mois plus tôt. Le genre de pagne qu’on arborait au culte du dimanche. Cynthia sourit. Sa mère avait fait autant d’efforts pour aller dîner avec sa fille que pour aller rencontrer le seigneur. Si elle cherchait dans cette soirée mère-fille un signe de l’amour maternel pour elle, Cynthia était persuadée qu’elle tenait là une première déclaration. Elle s’agrippa au bras de sa mère qui s’était hissée sur de petits escarpins. Habituée aux chaussures « confortables », sa mère titubait légèrement.

Cynthia avait choisi un restaurant gastronomique dans le centre-ville de la commune voisine. On y servait une cuisine traditionnelle revisitée. Malgré la lumière tamisée qui donnait une ambiance feutrée au lieu, Cynthia distinguait le sourire radieux qu’affichait sa mère. Elle s’était émerveillée devant la vaisselle élégante de la table. Elle avait contemplé chaque courbe des couverts texturés, s’était attardée sur la dorure des assiettes en porcelaine, puis elle avait délicatement caressé la nappe brodée en lin. Elle inspecta d’un œil admiratif toute la décoration. Elle avait levé les yeux au plafond, happée par la lueur des lustres quand le serveur leur apporte la carte du restaurant. À peine eut-elle balayé les plats que Cynthia sut immédiatement ce que prendrait sa mère, du foie gras.

— Bon, alors… 

— Alors quoi ?

— Si tu m’as invitée dans un endroit aussi chic, c’est parce que t’as quelque chose à m’annoncer.

— Non, je voulais juste passer du temps avec toi.

— Hum… Cynthia, je ne suis pas née de la dernière pluie. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu veux revenir à la maison ?

— Je…

— Le tartare de daurade aux yuzu et petit poivre et le toast de foie gras au chutney de figues, les interrompit le serveur.

Il déposa sur la table les entrées et prit aussitôt congé des Sia.

Seule, devant son hors-d’œuvre et ses couverts, deux fourchettes alignées à sa gauche et 2 couteaux ainsi qu’une cuillère à sa droite, Cynthia regardait à tour de rôle son assiette et les fourchettes. Lesquelles choisir ? Elle leva les yeux vers sa mère qui semblait aussi désemparée qu’elle. Leurs regards se croisèrent, puis elles éclatèrent de rire. Tant de complexité pour dévorer un repas. Cynthia commença à saisir la première fourchette près de l’assiette. Sa mère se pencha vers elle.

— Je crois que tu dois prendre celle-ci, chuchota-t-elle en désignant la petite fourchette à l’extrême gauche de Cynthia.

— Ah oui, tu dois avoir raison. Comment tu sais ça ?

— Dans une émission de cuisine, une fois il y a une dame qui a expliqué comment on utilisait ça.  

— Ils n’ont pas assez de problèmes, autant de couverts pour manger seulement c’est grave.

— Vraiment, acquiesça sa mère tentant d’étouffer son rire.

Cynthia s’était demandé si le tartare était tout aussi délicieux avec la grosse fourchette. Naturellement, elle ne l’avait pas essayé, mais s’était interrogée tant cette multitude de couverts lui paraissait absurde. Elle dégustait sa dernière bouchée d’entrée quand elle sentit le regard de sa mère posé sur elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu vas enfin me dire pourquoi on est ici ?

— Je voulais juste t’inviter Maman.

— Cynthia…

— OK, OK… je…

— Oh non, t’es vraiment enceinte, dit sa mère.

Elle jeta sa serviette qu’elle tenait en main et s’affala sur sa chaise.

— Non Maman, ce n’est pas ça.

— Alors qu’est-ce que t’as bon sang ?

— Je trouve… qu’on est pas assez proche et j’ai l’impression que tu me reproches quelque chose ou je ne sais pas. Mais à chaque fois que tu me parles, c’est pour me casser, balbutia Cynthia.

Sa mère regardait leurs voisins de table du coin de l’œil, inquiète qu’ils aient pu entendre les supplications de Cynthia. Bien sûr aucun n’avait prêté attention à ce que disait Cynthia. Qu’importe, sa mère s’assurait que leur conversation ne restait qu’entre elles. On ne lave pas son linge sale en public.

— Et c’est pour ça que tu m’as invitée ? On ne pouvait pas en discuter à la maison ?

— Je voulais qu’on soit dans un terrain neutre.

— Hum, un terrain neutre ? Tu parles comme si c’était la guerre entre nous.

— Parfois, c’est le sentiment que j’ai.

Sa mère détourna le regard.

— Tu sais Cynthia, je fais du mieux que je peux.

— Je sais Maman.

— Si tu me dis ça, je ne suis pas sûre que tu le saches vraiment. Quand tu étais petite, tu devais avoir quatre ou cinq ans à l’époque, tu es rentrée avec un papillon que tu avais gardé dans un bocal. Le papillon était magnifique, noir avec du bleu. Tu l’avais quasiment adopté. Mais il était blessé et tu avais dit que tu allais le soigner toute la nuit. Bien sûr, tu t’es endormie et le lendemain matin quand tu t’es réveillée, le papillon était mort. Tu étais dévastée. Tu as pleuré, pleuré et encore pleuré. Tu as pleuré un jour, j’ai compris. Plusieurs jours, j’ai encore compris, mais tu as continué de pleurer des semaines entières. Pour un papillon, tu te mettais dans un tel état. Tu étais si fragile, si sensible. Je me suis dit si la simple disparition d’un papillon te détruisait comme ça, comment tu ferais face à l’adversité de la vie ?  Ton père et moi, on a tellement souffert. Il fallait que tu sois plus forte Cynthia. Dans ce monde, tu n’as pas le droit d’être faible et je ne voulais pas que tu le sois. Je devais t’endurcir pour ton bien, pour que tu sois armée dans cette vie. Et quand je vois la femme que tu es devenue, je suis fière. Parfois, ça m’a brisé le cœur, mais je l’ai fait pour toi.

Alors sa mère posa sa main sur la sienne et Cynthia se sentit apaisée, comme libérée d’une boule de rancœur qui se rapetissait.

— C’est à cause du mariage que tu penses ça ? Sois rassurée ma fille, je suis fière de toi. Et ça me fait mal que tu croies ça de moi.

— Un peu… j’ai l’impression que tant que je n’aurais personne, j’aurais beau être la meilleure, tu ne seras jamais satisfaite.  

— Cynthia, je suis extrêmement fière de toi. Mais je t’ai bassiné avec le mariage pour les mêmes raisons. C’est pas parce que tu entends les féministes parler jusqu’à fatiguer que les mentalités changent. On ne pardonne rien aux femmes et encore moins le célibat. Toutes mes amies qui ne se sont pas mariées ou même divorcées, combien de gens les respectent aujourd’hui ?

— Ça, c’est votre génération Maman.

Sa mère rit.

— C’est notre génération ? Hum ! Observe bien tes cousines déjà.

— Oui, mais c’est parce que, nous, on a gardé la mentalité du bled.

— D’accord. Attends de passer la trentaine et tu verras comment les discours et les gens autour de toi vont changer. Que ce soit ici, là-bas au pays, la femme n’est réduite qu’à s’occuper d’un foyer, si ce n’est pas le cas, on considère que tu as raté ta vie. Au pays, on se moque juste plus tôt qu’ici.

— Alors pour le moment tu penses que je rate ma vie ?  

— Non Cynthia, mais je m’inquiète pour toi, je ne veux pas que tu finisses seule. Parce que les gens…

— Est-ce qu’un jour on arrêtera de se préoccuper de ce que pensent les autres ?  

— Jamais.

— Parce qu’au final, ça a toujours été ça, le problème, tu as peur des quand dira-t-on ?

— Cynthia, même quand on prétend ne pas s’occuper de ce que pensent les autres, on finit par être blessé par leurs paroles. C’est l’être humain et on n’y peut rien.

— Pourquoi tu ne me dis jamais que tu m’aimes ?

— Foutaises ! Cynthia ouvre bien les yeux, écarte tes narines, secoue tes oreilles un peu. Est-ce que dire « je t’aime » c’est forcé ? Est-ce que je ne t’ai pas montré chaque jour que Dieu fait que je t’aimais ? En dehors de la nourriture que tu manges, du toit sous lequel tu as vécu, les vêtements que tu as portés, quand j’ai fait sept heures de route pour t’amener voir cette chanteuse que tu aimais, quand j’ai veillé toutes les nuits pendant un mois près de ta porte pour que tu puisses t’endormir petite, quand je t’achetais tes biscuits préférés. La fois aussi où je t’ai protégé quand ton père te cherchait après l’école alors que je savais très bien que tu avais fait un détour au centre commercial. Bien sûr, il y a plein d’autres exemples. Mais est-ce que tout ça, ce n’est pas de l’amour ? Ma fille, je t’aime. Une personne peut te dire cent millions de fois qu’elle t’aime sans jamais te le prouver ; une autre personne peut ne jamais te le dire, mais être prête à mourir pour toi.

Cette seule phrase pinça le cœur de Cynthia. Vincent n’avait jamais été avare de compliments ni de déclarations passionnées, mais il ne lui avait jamais réellement démontré qu’il tenait à elle. Les actes, rien que les actes. Dire et prétendre est très simple ; agir l’est beaucoup moins. Elle avait toujours cru que sa mère la détestait et pourtant elle était probablement l’unique personne au monde à l’aimer d’un amour inconditionnel, singulier, certes, mais d’un amour que même sept heures de route dans les campagnes françaises n’avaient pu ébranler.      

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