Avoir quelqu’un et se sentir seule à la fois

Cynthia entendait à travers la porte le cliquetis des talons de Rubi sur le sol. Plus le son se rapprochait plus elle s’efforçait de masquer son visage dépité. Victoire ! Quand sa cousine lui ouvrit, un large sourire marquait ses lèvres. Difficile de croire que vingt minutes plus tôt Cynthia était en pleurs et qu’elle reniflait fortement dans le train faisant fi des autres passagers. Cela faisait plusieurs semaines que la jeune femme n’avait pas le moral. Et lorsqu’elle était sujette à ces périodes de tristesse et de doute, elle recherchait la compagnie de sa cousine. Rubi avait toujours su trouver les mots justes pour vous redonner confiance, et c’était ça que Cynthia était égoïstement venue réclamer en débarquant à l’improviste chez elle, l’avertissant d’un simple SMS.

— Vas-y rentre ! l’invita Rubi.

— T’es sûre que ça ne te dérange pas ? demanda Cynthia.

Et même si c’était le cas, Cynthia souffrait trop pour partir de sitôt. Et surtout pas après avoir fait un si long chemin. Même si elle l’importunait, elle resterait là quitte à dormir sur son palier.

— Non non, tu ne me dérangeras jamais Cynthia. Et puis, tu tombes bien, tu pourras un peu côcô[1]. Je suis en train de préparer le repas de ce soir. Par contre, il faudra juste être patiente. Le temps que Monsieur rentre.

Cynthia suivit sa cousine qui se rendit dans la cuisine. Elle ne put s’empêcher de contempler ses talons hauts, ses formes voluptueuses sublimées dans une robe onduleuse ; et quand Rubi se retournait pour s’adresser à elle, Cynthia admirait ses yeux fardés et ses lèvres empourprées. Elle était tout bonnement rayonnante. Rayonnante, Rubi l’était à présent en toutes circonstances. Que ce soit sur ses divers réseaux sociaux inondés de son sourire solaire, ou dans sa démarche assurée lorsqu’elle se promenait. Ou bien dans sa petite voix enjouée qu’elle prenait lorsqu’elle parlait de « Monsieur », « son homme » en des termes élogieux. C’était donc ça la magie du mariage ? Un bonheur ineffable qui semblait dessiner sur les visages un sourire que rien ne pouvait effacer ?

Il faut dire qu’elle l’avait attendu ce mariage. Bien plus que les croyants n’espèrent le retour du Messie. Elle l’avait désiré et prié pour que mariage la libère de la pression monstre qu’on avait chargée sur ses épaules. Rubi était une Sia comme Cynthia, et dans cette famille les femmes avaient toutes un foyer avant leurs 25 ans. Les aînées s’enorgueillissaient de cette particularité comme on se vanterait d’être un puissant clan détenteur de l’industrie du cacao ou bien d’être une fratrie composée que d’éminentes personnalités politiques. Problème, Rubi, avant qu’elle n’épouse celui qui lui offrit le salut, avait 30 ans passés. Une tare que beaucoup dans la famille lui avaient à maintes reprises reprochée se moquant que cela puisse la blesser. « Que ça la blesse même » pensaient-ils, « comme ça elle s’activerait d’aller chercher pour elle ». Et lorsque Rubi annonça ses fiançailles, Cynthia fut soulagée pour elle, même si elle avait jugé son union bien trop rapide. Au moins, elle n’aurait plus à subir tout ça.

Rubi mettait un point d’honneur à afficher son bonheur à la face de ceux qui l’avaient critiquée, si bien que de temps en temps Cynthia estimait que sa cousine en faisait trop. Elle avait, par exemple, cette fâcheuse manie de glousser quand les gens l’alpaguaient par un « Madame Dosso ». Elle prenait également un soin particulier à articuler les mots « mon époux ». Une expression qui pourtant la vieillissait de 10 ans. Sans oublier les références innombrables à son mariage qui n’avait eu lieu que six mois auparavant. Après qu’on lui avait nié sa valeur, la bague qui ornait l’annulaire de Rubi la réhabilita auprès de tous. Rubi était heureuse et ça se voyait. Au fond, n’était-ce pas ce qui comptait ?

Puis, soudain, Cynthia songea qu’elle aussi s’approchait dangereusement de la date butoir des Sia. Quand sa cousine lui demanda si elle avait quelqu’un, Cynthia n’avait pas su quoi dire de prime abord. Après quelques secondes de réflexion, elle répondit juste « oui et non ».

— C’est quelle réponse ça encore, Cynthia ? Tu as quelqu’un ou tu n’as personne…

Mais était-ce possible d’avoir quelqu’un qui semblait n’être plus personne ? Parce que Cynthia avait le sentiment de vivre ce type de relation. Une personne qui paraissait si proche, mais si éloignée à la fois. Un fantôme avec lequel elle bavardait de temps en temps. Et pourtant un an auparavant elle était persuadée qu’il aurait fait d’elle sa femme, la voilà maintenant à épiloguer sur leur histoire.

— On peut très bien être avec quelqu’un et se sentir terriblement seule, estima Cynthia qui s’attendait à ce que sa cousine explose de rire.

Rubi l’avait toujours taquinée sur ses phrases de philosophe qui n’avaient pas grand sens pour elle. Mais Rubi ne se moqua pas. Il n’y avait pas l’ombre d’un sourire qui se profilait sur son visage. Au contraire, ses traits s’étaient durcis et le regard vitreux elle fixait la nappe qu’elle défroissait avec la paume de sa main. C’était à cet instant précis que Cynthia attendait de sa cousine qu’elle tienne le rôle qui lui incombait : celui de la réconforter. Au lieu de ça, Rubi continuait d’arranger le pan de sa nappe, ignorant la détresse de Cynthia. Devait-elle se répéter ? Il était plutôt clair que ça n’allait pas, que Cynthia lui avait tendu une perche pendant qu’elle se noyait espérant que Rubi la saisisse pour la ramener sur la rive. Mais rien n’y fait, Rubi était désormais accaparée par son téléphone et ce qu’elle y voyait, l’agaçait. Soudain, sa cousine bondit hors de sa chaise.

— Est-ce que tu veux manger ? lui demanda-t-elle subitement.

— Je… OK, répondit Cynthia décontenancée. Mais on n’attend pas que ton mari revienne ?

— Il ne rentrera pas. Tu peux mettre la table s’il te plaît ? lui ordonna Rubi avant de s’éclipser dans la cuisine.

Cynthia disposa le service pour trois personnes. Quand Rubi réapparut, elle retira une assiette et sa paire de couverts.

— Je…

— Laisse Cynthia, il ne rentrera pas…

Les deux femmes s’assirent en silence l’une en face de l’autre. Rubi prit l’assiette de Cynthia dans laquelle elle lui servit du riz et une louche de sauce feuille dont quelques gouttes vinrent tacher la nappe blanche. Sa cousine lâcha alors l’assiette puis ahana comme si elle était sujette à une crise d’asthme.

— Rubi, ça va ? s’inquiéta Cynthia.

— Il m’avait promis… répéta-t-elle en boucle.

— Je.. Ru…  

— Il m’avait promis, insista-t-elle. Je fais des efforts, je suis toujours apprêtée, j’ai préparé son plat préféré, que Dieu me foudroie sur place si cet homme a manqué de quoi que ce soit dans ce foyer, qu’est-ce qu’il veut de plus ? se lamenta Rubi.

Cynthia demeura interdite devant l’affliction de sa cousine. Ne sachant quoi dire, elle lui avait alors pris la main et tendu un mouchoir du même paquet qui lui avait épargné la honte dans le train.

— Il m’avait promis, je pensais au moins qu’avec le bébé il changerait… annonça Rubi une main caressant son ventre légèrement rebondi.

— Le bébé ? Quel bébé ? Oh, Rubi, t’es enceinte ?

Sa cousine s’effondra alors en larmes. Cynthia ignorait s’il s’agissait d’hormones ou du problème plus sérieux qui semblait l’accabler, mais elle sut à cet instant que pour une fois c’était à elle de trouver les mots justes.

***

Retrouvez la suite des aventures des deux cousines Cynthia et Rubi dans mon premier roman Épouse-moi qui sera disponible en mars 2022.

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À propos d’Épouse-moi

• Titre : Épouse-moi

• Autrice : Kea (se lit Kéa) Ring

• Genre(s) : romance contemporaine, roman féminin

• Thèmes abordés : pression du mariage, amour

• Mois et année de parution prévisionnelle : Mars 2022

Le résumé du livre

Chez les Sia, rares sont les femmes ayant fêté leur 25e anniversaire sans être mariées. C’est pourtant le cas de Cynthia, 28 ans, qui vit encore chez ses parents et qui depuis quelques années est la risée de la famille. Entre ses amours passés et ses rêves avortés, elle tente de se frayer un chemin vers l’accomplissement en dehors des sentiers immaculés du mariage.

Crédit illustration : Jessica Felicio sur Unsplash


[1] Expression argotique ivoirienne qui désigne un parasite, une personne qui s’invite généralement pour profiter

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